La jeunesse algérienne et l’esprit du 1er Novembre

La célébration  du 64eme anniversaire de l’insurrection du 1er Novembre 1954 est un moment historique particulier. Il ne s’agit pas seulement de rappeler les sacrifices consentis par la génération de Novembre pour la libération du pays mais de mettre en exergue aussi les acquis et les carences enregistrés par l’Algérie sur le front du développement. La défiance croissante des jeunes générations à l’égard de l’Etat et de ses symboles sonne malheureusement comme un aveu d’échec qui vient contredire les discours officiels. Dans le cadre du débat suscité par les questions relatives à la mémoire, nous publions ci-dessous une contribution de Mohamed Tahar Bensaada de l’Institut Frantz Fanon.

La célébration du 64eme anniversaire de l’insurrection du 1er Novembre 1954 est une occasion pour nous de s’arrêter un moment sur les acquis de la Révolution algérienne, sur les menaces internes et externes qui pèsent sur ces acquis, menaces qui se nourrissent forcément des déviations que des intérêts étroits et des mauvais choix ont fait subir au processus d’édification nationale tout au long de ces dernières décennies. Si les acquis enregistrés par la Révolution algérienne sur tous les plans -politique, diplomatique, économique, social et culturel- sont incontestables, force est de reconnaître qu’eu égard à ses potentialités énormes, l’Algérie peine à sortir du sous-développement. Parmi toutes les carences que nous pourrions énumérer, s’il y a bien une qui mérite qu’on s’y attarde en raison de sa forte connotation symbolique, c’est bien la défiance des jeunes générations à l’égard de l’Etat, de son discours et de ses promesses. Cette défiance a dépassé le seuil d’un phénomène social et politique inquiétant en lui-même. Elle est devenue un phénomène quasi-diplomatique sur lequel s’appuie l’ancienne puissance coloniale pour tenter de se repositionner en Algérie.

Les dirigeants français n’hésitent plus à mettre publiquement tous leurs espoirs sur ce qu’ils appellent l’alternance générationnelle pour envisager de « nouvelles relations », « plus apaisées », avec l’Algérie. Bien entendu, les dirigeants français n’inventent pas à partir de rien un tel discours. Ils ne font eux-mêmes que subir la désinformation de ces pseudo-intellectuels et de ces pseudo-opposants algériens qui, dans leur désir de s’assurer le soutien de Paris à leur projet de conquête du pouvoir, n’hésitent pas à vendre la thèse suivant laquelle la disparition biologique de la génération du 1er Novembre ouvrirait automatiquement les portes à un « nouveau partenariat franco-algérien » idyllique. Au-delà de son aspect symbolique, cette question mérite qu’on s’y attarde quelque peu dans la mesure où elle concentre des enjeux politiques, économiques et sociaux majeurs. Est-il vrai que l’héritage du 1er Novembre ne concerne que la génération révolutionnaire en cours de disparition comme le prétendent les dirigeants français et leurs amis algériens ? Certes, les jeunes algériens ont le droit d’être déçus et frustrés par la mal-gouvernance de leurs aînés. Par ailleurs, les Algériens ont le devoir d’assumer les échecs enregistrés par l’Etat algérien indépendant sans avoir à rappeler à chaque occasion les responsabilités historiques du colonialisme quand il s’agit d’expliquer leur sous-développement.

Mais à supposer que ces échecs incombent essentiellement aux dirigeants issus de la Révolution algérienne, faut-il pour autant condamner cette Révolution ? Tous les processus révolutionnaires, de par le monde, à commencer par la révolution française, ont connu des déviations. Mais dans le cas de l’Algérie, les choses sont encore plus complexes. Les élites administratives qui ont pris le contrôle de l’Etat algérien au lendemain de l’indépendance sont elles-mêmes issues de l’appareil administratif français. C’est un secret de polichinelle que ces élites ont tout fait pour vider les mesures révolutionnaires décidées par les cadres du FLN dans tous les domaines (politique, économique, social et culturel) de leur substance et les détourner de leur but initial. La révolte légitime des jeunes algériens contre les nombreuses déviations que ces élites ont fait subir à la Révolution algérienne devrait logiquement se diriger contre ces élites et leur protecteur français et non contre la « famille révolutionnaire » qui a tout au plus été utilisée durant ces dernières décennies par le pouvoir en place comme un simple paravent. Le « nouveau partenariat franco-algérien », auquel rêvent les dirigeants français et les élites algériennes à leur botte après la disparition de la génération du 1er Novembre, ne fera que reconduire sous d’autres formes le vieux projet néocolonial tracé par les Accords d’Evian qui prévoyaient « un Etat algérien indépendant associé à la France », c’est-à-dire un Etat jouissant d’une indépendance limitée puisque inféodé à la France au travers d’une élite liée organiquement à l’ancienne puissance coloniale.

Le départ précipité des Pieds Noirs a compliqué momentanément les calculs de la France. Mais cette dernière a pu compter sur une solution de rechange : les élites administratives formées dans les écoles françaises depuis les années 30 et dans le cadre du Plan de Constantine (1958), des élites recrutées pour une grande partie au sein de la minorité kabyle en application de la célèbre devise coloniale « diviser pour régner ». C’est pourquoi aujourd’hui, la guerre symbolique contre les constantes de la Révolution algérienne se fait malheureusement au nom de la revendication identitaire amazighe, une revendication qui est devenue clairement un paravent pour toutes les entreprises contre-révolutionnaires visant à mettre fin aux velléités souverainistes et populaires de l’Algérie indépendante comme l’atteste l’alliance au grand jour entre les élites kabyles et les élites francophiles d’une part et la mafia politico-financière et ses relais médiatiques d’autre part, une alliance qui a réussi malheureusement à infiltrer les appareils de l’Etat algérien et qui attend tout simplement la disparition biologique de la génération du 1er Novembre pour jeter les bases de sa deuxième république, une république couscoussière qui n’aurait rien à envier à la république néocoloniale dessinée, il y a 56 ans, par les Accords d’Evian.

Dans cette chimérique seconde république, les minorités culturelles et idéologiques assoiffées de pouvoir n’auront pas d’autre choix que de compter sur la protection stratégique de l’ancienne puissance coloniale pour faire face à la colère de la multitude populaire qui comprendra à ce moment, mais peut-être trop tard, que les minorités qui s’apprêtent à prendre le contrôle de l’Algérie sont mille fois pires que les anciens colons de triste mémoire. En effet, aussi importante soit-elle, la question sensible de la mémoire ne saurait à elle seule résumer la complexité des relations algéro-françaises qui continuent à obéir à la logique infernale qui préside aux rapports inégaux entre le nord développé et le sud sous-développé. Il n’est pas dit, d’ailleurs, que les jeunes générations, plus éduquées et plus informées sur les aspects universels et progressistes de la civilisation arabo-musulmane, seront moins exigeantes que les anciennes générations dans leur aspiration à une relation plus équilibrée et moins complexée avec l’ancien colonisateur. C’est pourquoi l’esprit du 1er Novembre ne disparaîtra pas avec la disparition de la génération révolutionnaire. Le souffle libérateur qui anime l’esprit du 1er Novembre est toujours d’actualité. Dans leur lutte contre le mépris et pour le progrès, les jeunes Algériens sauront trouver dans l’esprit du 1er Novembre une source d’inspiration inépuisable qui ne contredit nullement l’ouverture nécessaire à toutes les autres sources de savoir et de culture que l’humanité, dans sa diversité, a su produire dans sa longue quête de justice et de dignité.

Mohamed Tahar Bensaada

Le 1er Novembre 2018