Les risques d’un régime oligarchique en Algérie Par Louisa Hanoune

Dans un entretien au quotidien El Watan, la secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT), Louisa Hanoune, livre son analyse de la situation sociopolitique qui prévaut dans le pays dans ses rapports avec les déterminants géopolitiques qui pèsent sur les choix politiques internes et constituent de plus en plus un facteur de nature à compromettre l’indépendance et la souveraineté nationales. Même si nous ne partageons l’ensemble des analyses et positions de cette dirigeante politique, nous pensons qu’il est important de faire partager ce texte dans le but de favoriser les débats d’idées dont notre société a besoin, loin des anathèmes de certains politiciens qui ne contribuent en rien au changement démocratique auquel ils appellent dans leurs discours quotidiens.

 

– Près d’une année après l’élection présidentielle d’avril 2014, le président de la République est de plus en plus absent en raison de sa maladie. Le pays peut-il s’accommoder de cette situation qui est partie pour durer ?

C’est une question très vaste. Beaucoup de choses se sont passées depuis l’élection présidentielle à l’échelle du monde, sur le plan régional et dans notre pays également. Nous ne vivons pas en autarcie. Et si, jusqu’à il n’y a pas longtemps, nous étions plus ou moins en dehors de la crise du système capitaliste et de ses impacts terrifiants, maintenant nous sommes rattrapés.

Mais revenons à la question de la présidentielle elle-même, parce que cela nous donne un éclairage pour la suite. Le 17 avril 2014 s’est exprimé chez l’ensemble des Algériennes et des Algériens — quel que soit le choix de chacun, ceux qui ont voté tout comme ceux qui se sont abstenus — donc à l’unanimité le peuple a décrété la chose suivante : il n’y aura pas de chaos en Algérie, pas de printemps arabe, parce que tout le monde voit maintenant qu’il s’agit, en fait, de chaos. C’était grandiose comme démonstration, pour nous-mêmes et pour le reste du monde. Rappelez-vous le discours qui consistait à dire, aux USA et en France notamment, que l’Algérie allait sombrer dans le chaos le 17 avril.

Eh bien non, le peuple algérien a dressé un rempart, affirmant que l’intégrité de ce pays, son indépendance et la souveraineté nationale sont la ligne rouge. Nous ne serons ni la Côte d’Ivoire ni le Kenya et encore moins la Libye ou la Syrie. Partant de là, le peuple algérien ayant pris ses responsabilités, il est tout à fait normal que chacun attende qu’on réponde à ses aspirations sur le terrain économique et social. Parce que même si beaucoup de choses ont été faites dans le cadre de la reconstruction du pays, de la relance de l’économie, du développement humain, les frustrations demeurent pour de larges couches dans la société, des disparités énormes persistent, car les acquis sociaux arrachés, qui étaient le produit de grèves et autres mouvements sociaux, n’ont pas été suivis d’une refonte de la politique sociale et salariale.

Quand on sait qu’il y a encore des familles entières qui «vivent» avec 3000 DA ou que des dizaines, voire des centaines de milliers d’Algériens travaillent depuis 20 ans pour 6000 DA alors qu’il y a des gens qui brassent des milliards pompés des fonds publics, des banques publiques et à travers le patrimoine public quand on arrive à un tel écart si provocateur, il faut s’attendre à tout, parce que cela devient insupportable.

Sur le plan politique, il était évident que si les Algériens ont décidé que la priorité était à la souveraineté et l’intégrité du pays, pour autant l’aspiration à la démocratie véritable s’exprime depuis des décennies, avec force, pour qu’il y ait de vraies institutions crédibles, transparentes, un Etat de droit, la séparation des pouvoirs, une justice indépendante. Que les citoyens puissent exercer pleinement leurs droits politiques, le droit de s’exprimer, de s’organiser, de se réunir et de manifester, d’autant qu’en principe, l’état d’urgence a été levé. Bien évidemment, il ne s’agit pas de nier l’existence de poches de terrorisme, des dangers à nos frontières. Tout le pourtour de l’Algérie est en flammes. Nous sommes entourés de volcans, mais en même temps, l’Algérie a pu vaincre le terrorisme sans ingérence.

– Ne pensez-vous pas que la démocratie est reportée à chaque fois sous prétexte que le pays est menacé dans sa souveraineté ?

C’est une aberration de dire qu’il faut reporter la démocratie parce qu’il y a des dangers. S’il y a un moyen efficace pour éloigner les dangers extérieurs, pour immuniser le pays, c’est précisément de redonner la parole au peuple et qu’il exerce pleinement sa souveraineté. La démocratie est une condition pour immuniser le pays. Nous n’avons eu de cesse de le marteler.

Il y a la responsabilité de l’Etat, celle de l’armée et des services de sécurité quant à la protection du pays, mais cela ne saurait immuniser le pays s’il n’y a pas l’adhésion et la mobilisation populaire, c’est-à-dire restituer la parole au peuple pour qu’il puisse retrouver confiance en l’Etat algérien, pour qu’il puisse avoir une voie de recours à chaque fois que c’est nécessaire. Il faut reconstruire les liens positifs entre les citoyens et l’Etat, mis à mal par le système du parti unique et les privations et souffrances endurées pendant plusieurs décennies.

Nous avons mis cela au centre de la campagne présidentielle en expliquant que maintenant, il faut aller vers la IIe République qui ne signifie en aucun cas la rupture avec la Révolution, bien au contraire. Nous constatons que la Ire République est vraiment à bout de souffle d’autant plus que, malheureusement, elle se confond avec le système du parti unique. Il nous faut passer à l’ère de la démocratie, d’autant que cette question est devenue une arme de guerre à l’échelle internationale.

On ne peut pas prétendre défendre la souveraineté nationale, nous prémunir des ingérences et en même temps ne pas reconnaître le droit au peuple algérien d’exercer sa souveraineté pleine et entière. La IIe République c’est le parachèvement des objectifs de la Révolution algérienne, à savoir l’édification de l’Etat, des citoyens égaux en droits et en devoirs, un Etat démocratique souverain, avec toute la plénitude des prérogatives de souveraineté.

La rupture nette avec le système du parti unique, parce qu’il est toujours en place. Les institutions sont obsolètes, gangrenées par la corruption, les détournements de fonds et biens publics sont une menace de la mafia. Tous les nouveaux riches qu’on voit autour de nous ont fait leur beurre à la faveur du système du parti unique et, après, ils ont profité des privatisations, du Plan d’ajustement structurel et même du terrorisme.

Pendant que les Algériennes et les Algériens mouraient, que l’Etat concentrait son action dans la lutte contre le terrorisme, certains ont amassé des fortunes colossales avec la politique de bazardisation de l’économie et des soutiens à l’intérieur des institutions.
Dix mois se sont écoulés depuis avril 2014, le Président s’était engagé à introduire une réforme politique de fond, immédiatement après les élections ; il en avait parlé en 2011 déjà.

Il s’est engagé à édifier des institutions crédibles et incontestables. Mais cela n’a pas eu lieu lors des législatives et des locales de 2012, produits de la fraude généralisée. Cette réforme politique n’est pas encore soumise aux Algériennes et aux Algériens, pourtant c’est une urgence. Parce que nous sommes en train de constater le délitement de l’Etat algérien à cause de la jonction violente entre les institutions de la République et les nouveaux riches.

– Est-ce que le Président n’a pas tenu ses engagements ?

Concernant la réforme politique, jusque-là il ne les a pas tenus. C’est clair. Et nous disons qu’il doit les tenir. Cela s’appelle le respect du mandat.

– Pourquoi, justement, la révision de la Constitution tarde à voir le jour ?

Pour nous, il s’agit de la réforme de la Constitution si c’est une révision, c’est-à-dire quelques retouches ; un lifting par-ci par-là, ce n’est pas la peine ! Nous pensons qu’il est impératif d’opérer la rupture. Chaque jour qui passe est un jour de trop parce que dans la société, il y la décomposition, les trafics en tous genres, le gain facile.

La perte de repères est évidente comme produit de la décomposition qui a atteint les institutions. Les diplômés, les travailleurs qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts sont découragés quand ils voient les nouveaux riches arrogants, sans culture, exhibant le clinquant, les grosses voitures. C’est de la provocation, parce que la précarité est encore là, malheureusement. Et cela cause des tensions sociales en permanence.

– Objectivement, l’absence du chef de l’Etat due à sa maladie ne pose-t-elle pas de problème au fonctionnement de l’Etat ?

C’est vrai que nous sommes dans un régime en principe présidentiel, mais en réalité un régime qui n’a ni queue ni tête. C’est un régime hermaphrodite. Un régime présidentiel sous-entend un vrai contrôle, un vrai Parlement, un équilibre entre les pouvoirs. Chez nous, il y a       une confusion totale entre les prérogatives. Nous n’avons pas de Parlement, c’est une chambre d’enregistrement, et encore. Nous n’avons pas de gouvernement homogène et la justice est aux ordres.

Les rapports entre les institutions, les corps constitués ne sont pas clairs. Nous sommes pour que le ministre de la Défense soit un civil pour qu’on en finisse justement avec les confusions et les interprétations. Nous sommes pour que le président de la République ne soit plus le président du Conseil de la magistrature, mais que ce soit plutôt un magistrat élu.

Si jusque-là notre pays a tenu et a résisté à toutes les tempêtes, c’est grâce à la Révolution algérienne, mais tant va la cruche à l’eau qu’elle finit par se casser. Un tissu social fragile, des libertés malmenées en permanence, des institutions héritées du système de parti unique. Cela fragilise l’Etat et la nation aussi. C’est vrai que le Président n’assume plus ses fonctions de la même manière qu’avant, il ne voyage plus, ne s’adresse plus directement à la nation, mais il a toutes ses capacités mentales, il s’exprime sur différentes questions et décide.

Mais si nous avions des institutions fonctionnelles, une Présidence qui agit comme le cerveau, une vraie Assemblée nationale, élue démocratiquement, dotée de prérogatives de contrôle, un gouvernement avec une orientation claire et qui ne soit pas le produit de la cooptation de copains et de coquins, nous aurions la lisibilité nécessaire sur l’action du gouvernement et des autres exécutifs locaux.

– Sommes-nous un gouvernement de copains ?

Bien sûr que c’est le Président qui nomme les ministres. Nous ne sommes pas dans un régime parlementaire pour dire que le gouvernement doit revenir à la majorité. L’urgence est : comment sortir le pays de l’ornière pour sauver l’essentiel. Parce que si on continue comme ça, on va très vite vers un effondrement de l’Etat. Dans le gouvernement, vous avez tout et son contraire. C’est un système de cooptation dans lequel interfèrent des individus qui considèrent qu’ils ont leur mot à dire et que c’est à eux que revient le droit de sélectionner les ministres.

Et je parle d’individus qui n’ont rien avoir avec les institutions de l’Etat. Je parle d’un homme ou de quelques hommes d’affaires. A ceux-là, il faut ajouter la clientèle politique. Il y a des ministres probes, qui ont de la compétence qui ont le patriotisme, des hommes et des femmes d’Etat qui savent comment se comporter et agir, qui préservent le patrimoine public, mais vous avez à côté d’autres ministres qui servent des intérêts privés, des intérêts de cliques.

– Mais pourquoi le Président tolère cela s’il n’est pas d’accord ?

Je ne peux pas vous répondre à cela. Car je ne l’ai pas rencontré depuis son investiture. Mais nous ne cesserons de marteler qu’il ne peut y avoir plus grave danger pour l’Etat algérien que cela. Certains disent que c’est la «berlusconisation» du pays, mais pas du tout. L’Algérie n’est pas l’Italie, nous ne sommes pas un pays capitaliste avec une bourgeoisie nationale dont la formation est un processus historique ; au contraire nous sommes un pays indépendant depuis quelques décennies seulement, qui a subi l’oppression coloniale, sans bourgeoisie.

Nous sommes dans une situation à l’ukrainienne, à la russe, c’est-à-dire qu’une oligarchie émerge, composée de personnes qui accaparent des pans entiers de l’économie nationale avec l’ambition de faire main basse sur toute l’économie et qui cherchent à s’approprier les centres de décision politique à tous les niveaux.

En 2009, le Président a réorienté l’économie nationale, a stoppé les privatisations, corrigé le partenariat avec les étrangers par la règle des 51/49%, a introduit la préférence nationale, le droit de préemption pour l’Etat dans le cadre d’un plan de relance économique… et nous sommes pour quelque chose dans cela. Il a corrigé et cela été salvateur pour plusieurs secteurs. Mais certains ministres à l’intérieur du gouvernement, agissant pour le compte de leurs amis à l’extérieur, n’ont pas respecté cette orientation et veulent aujourd’hui la remettre en cause totalement.

– Y a-t-il des Khelil dans le gouvernement actuel ?

Il y en a, hacha le ministre de l’Energie, Youcef Yousfi. Pas lui justement. Il y a des Temmar en puissance et des Khelil aussi.

– Le Président n’a-t-il pas la possibilité de stopper et de maintenir la réorientation de 2010 ? Lui impose-t-on des hommes ?

Je ne sais si c’est le cas et si le terme est approprié. Je vous dis qu’il y a des individus qui considèrent que pour avoir donné quelques sous dans une campagne électorale, ils ont obtenu le droit de disposer de la nation et du peuple algériens. Et moi je dis, à ce propos, bas les pattes ! il faudrait qu’ils tuent tous les Algériens pour obtenir cela.

Le peuple algérien ne permettra pas que notre pays soit transformé non seulement en une république bananière, mais en un pays sans Etat à la somalienne ou à la yéménite. Il nous incombe de trouver une issue, entre Algériens, pour empêcher la mort de notre pays car c’est de cela qu’il s’agit. Preuve en est, à titre d’exemple, le schisme à l’intérieur des institutions au sujet du gaz de schiste. Les ambitions personnelles et les appétits des prédateurs ont primé, chez certains responsables, sur les intérêts de la nation. Et ceux-là mêmes jettent en pâture le ministre de l’Energie et le Premier ministre qui ont traduit la position souveraine de l’Etat.

Et même après que le président de la République ait confirmé l’orientation, les manœuvres n’ont pas cessé.  Ainsi, le ministre de la Communication passe son temps à se gargariser de discours sur l’éthique et la déontologie, or la télévision nationale ainsi que la radio n’ont pas joué leur rôle de service public, d’explication et de clarification sur le gaz de schiste par exemple pour apaiser les citoyens, leur présenter les arguments scientifiques et politiques.

Une censure est exercée sur ce dossier, à l’exception de quelques émissions organisées sur le tard. Le Président devrait faire un remaniement conséquent, semble-t-il.  Je suppose que comme en 2009, la pression a été énorme de la part des prédateurs et des courtisans et peut-être aussi que la situation à In Salah l’a dissuadé. Mais c’est une urgence. Chaque jour qui passe est un jour de trop, parce qu’il y a des ministres qui constituent de réels dangers pour ce pays alors que ceux qui le servent sincèrement sont voués aux gémonies.

– Vous avez déclaré par le passé que «les forces de l’argent, aidées par des ministres, veulent contrôler la décision politique». Qui sont ces forces et ces ministres ?

Je veux ici clarifier que le PT n’a aucun problème avec le secteur privé productif, avec les entrepreneurs pour peu qu’ils respectent les droits des travailleurs et les lois de la République. Nous avons un problème politique avec un processus extrêmement dangereux qui menace la pérennité de l’Etat et les acquis de l’indépendance nationale. Je ne citerais pas de noms, mais les concernés sont connus de tout le monde.

Quand le président du FCE fait une campagne électorale — c’est son droit le plus absolu — et qu’il convoque des ministres pour la clôture de la campagne, et que des ministres s’y rendent pour faire acte d’allégeance, là ça devient grave. Parce que, probablement, pour ces gens-là, c’est cet homme qui nomme et qui enlève les ministres. En tout cas, c’est cela qui circule partout, surtout depuis la dernière élection présidentielle.

En vérité, si la justice était indépendante, bien des têtes tomberaient pour des crimes économiques récents et en cours, à commencer par le pillage du foncier dit industriel par dizaines de milliers d’hectares, rénovés par l’Etat à coups de milliards de dinars au profit de quelques personnes sous le couvert d’investissement privé.

– Est-ce qu’il ne le fait pas en raison de sa proximité avec le centre du pouvoir, c’est-à-dire la Présidence ?

Le président du FCE est libre d’être ami avec qui il veut, mais l’Etat algérien ne peut pas lui appartenir parce qu’il a des accointances avec X ou Y. L’Etat algérien est une des trois conditions pour qu’existe la nation algérienne. La nature de cet Etat telle qu’elle est aujourd’hui ne nous convient pas, mais son existence, tout comme l’unité territoriale et du peuple, est la condition pour que la nation existe.

J’ai personnellement tiré la sonnette d’alarme en m’adressant au plus haut sommet de l’Etat quand il y a eu la première dérive. Et on a reconnu que c’est une dérive grave, un véritable danger que rien ne saurait justifier. Je juge sur les positions des uns et des autres. Mais je ne suis pas naïve non plus. J’ai vu la chose se reproduire et prendre des proportions encore plus graves et plus dangereuses. On n’a jamais vu cela : le président d’une organisation patronale qui fait la tournée des ministères où il donne des orientations ! Il annonce l’ouverture de tous les secteurs, y compris l’énergie. Cela veut dire que l’article 17 de la Constitution doit être abrogé ou au moins violé.

Les télécommunications, les chemins de fer, les banques, le sous-sol et le sol, l’espace aérien et maritime font partie de la propriété de la collectivité nationale, ce qui veut dire qu’ils sont inaliénables, mais ce monsieur annonce leur ouverture et des ministres acquiescent !  De qui se moque le ministre des Transports quand il prétend que l’ouverture profitera au seul privé algérien ?

Pourquoi acheter 15 avions et 25 bateaux si l’espace aérien et maritime est ouvert à la pseudo-concurrence ? A moins qu’on veuille les offrir sous couvert de partenariat public/privé, la nouvelle recette pour le bradage du secteur public ! Et puis, comment interdire aux compagnies européennes d’intervenir dans le transport intérieur, le fret, etc., une fois ouverts alors qu’il y a l’accord anti-national d’association avec l’Union européenne ?

Pourquoi délester Air Algérie et Tassili du transport national, les affaiblir au profit d’un secteur privé jusque-là inconnu dans le domaine ? A moins qu’il s’agisse de la personne qui a paralysé un appareil d’Air Algérie à Bruxelles ! Le ministre ferait mieux de méditer les dégâts de la privatisation dans le transport maritime (CNAN Group) avec pour conséquence 7 bateaux algériens bloqués à l’étranger depuis 10 ans environ.

Un patron qui s’immisce dans les affaires des deux Chambres du Parlement orientant le vote des députés en faveur du privé, c’est exactement la définition de l’oligarchie. Cette dérive doit être stoppée. En ce qui nous concerne, nous ne nous adapterons jamais à cette dérive, car d’évidence, on veut la rendre «normale» par un matraquage médiatique incessant.

Soit il existe un Etat, soit il n’y a pas d’Etat et, à ce moment-là, on le dit aux Algériens pour qu’ils puissent prendre leurs responsabilités. Cette dérive doit être combattue par tout Algérienne et tout Algérien attaché à la pérennité de ce pays et de l’Etat, et ce, indépendamment des positions politiques. Pour notre part, nous défendons la pérennité de l’Etat et non pas le régime, contre tout danger externe ou interne, qu’il soit à l’extérieur ou à l’intérieur des institutions et à quelque niveau que ce soit.

On parlait, il y a quelque temps, des dangers de «moubarakisation» du pays. Au départ, Moubarak avait fait des choses intéressantes, mais les dix dernières années de son règne, la mafia a accaparé des centres de décision économique, ensuite politique. C’est cela qui est à l’origine de la tragédie égyptienne en cours.

En Algérie, nous assistons au même processus suscité de l’intérieur même des institutions. Il y a celui qui veut devenir ministre au service des affaires de l’extérieur, celui qui veut accaparer l’économie nationale pas pour la développer, mais en rapport avec les convoitises d’une clique et qui se comporte en chef d’Etat parallèle… Le chef de l’Etat doit mettre le holà, il est comptable et responsable devant la nation.

– Vous évoquez une campagne qui vise le ministre de l’Energie. Qui veut la peau de Youcef Yousfi et pourquoi ?

Dans ce gouvernement, il y a des ministres patriotes, intègres, qui préservent le patrimoine public, donc qui refusent de livrer leurs secteurs au pillage au profit de quelques individus. M. Yousfi compte parmi cette catégorie. Il ne fait pas partie des prédateurs qui veulent se partager le pays. Il ne cède pas devant le chantage des multinationales qui veulent accaparer nos richesses. Bien sûr, il n’agit pas seul, mais dans le cadre des orientations du Président et en accord avec le Premier ministre.

Il respecte les lois de la République, de ce fait, il constitue une entrave devant ceux qui veulent investir le secteur des hydrocarbures, pour avoir des marchés de gré à gré et non pas investir dans le secteur. Tout le monde comprendra de qui je parle. On a d’abord tenté d’assombrir son image par des contre-vérités concernant la production pétrolière et la prospection. Or, les chiffres apportent un démenti cinglant à cette cabale. Après, les évènements d’In Salah ont été mis à profit pour l’accabler comme s’il avait décidé, seul, de présenter la loi sur les hydrocarbures de janvier 2013 ou de commencer la prospection.

– Comment appréciez-vous les mesures prises par le gouvernement suite à la chute des cours de pétrole ?

Au début, il y a eu une cacophonie au niveau du gouvernement entre ceux qui disent qu’il ne faut pas s’affoler et d’autres qui disent c’est la catastrophe, il faut serrer la ceinture. Puis les choses se sont clarifiées après le Conseil des ministres : pas d’austérité mais rationaliser les dépenses, revoir les priorités sans toucher aux acquis.

Mais il faut se préparer à tout, donc chercher les sources de financement pour accélérer la relance économique, l’industrie, l’agriculture, la pêche, le tourisme et l’artisanat, etc. Et cela nous amène aux hydrocarbures conventionnels et non conventionnels. Si on avait une vraie Assemblée, on aurait ouvert un débat, mais dans cette APN, le débat général n’existe pas, y compris sur les questions fondamentales.

– Cela nous amène à la question du gaz de schiste qui fait polémique. Etes-vous pour l’exploitation de cette énergie ?

Le PT a voté en faveur de la loi portant exploitation de cette richesse nationale en janvier 2013. Des ressources en hydrocarbures conventionnels se tarissent, il est donc vital de chercher des énergies alternatives. Nous disposons de gaz de schiste sur l’ensemble du territoire national et non pas dans le Sud uniquement et notre pays est classé en troisième position en termes de réserves. C’est une richesse qu’on ne peut ni négliger ni abandonner.

– Trouvez-vous l’opposition qui s’exprime contre l’exploitation de cette énergie légitime ?

A la fin de la troisième semaine de mobilisation, s’est exprimée une volonté de rechercher une issue à l’impasse chez les citoyens parmi les animateurs du mouvement. j’ai été sollicitée et nous étions sur le point d’aboutir à une démarche qui tienne compte des inquiétudes des citoyens sans remettre en cause les prérogatives de l’Etat. Hélas, à la dernière minute, l’initiative a été torpillée par un centre politique, ce qui a relancé l’escalade encore en cours et compliqué davantage la situation.

Je pense que le mouvement a mué depuis et n’a plus vraiment de rapport avec le gaz de schiste. S’il est normal que des inquiétudes, voire des oppositions puissent s’exprimer face à quelque chose de nouveau, il est clair qu’il y a une volonté d’empêcher un dénouement positif de la part de certains acteurs pas uniquement à In Salah, car ce dossier a fait tomber bien des masques. l’Etat est en train d’explorer toutes les énergies, le solaire, l’éolien et bien sûr le gaz de schiste puisqu’il est disponible.

– On vous reproche souvent de stigmatiser les mouvements de contestation en les accusant de manipulation, comme c’est le cas avec In Salah…

Ceux qui portent de telles accusations contre le PT font des procès d’intention pour cacher leurs vrais desseins. Nous soutenons toutes les revendications lorsqu’elles sont légitimes. Personne n’a de leçon à nous donner en matière de militantisme. Nos combats sont dans toutes les consciences, mais nous ne trompons pas les citoyens, nous ne sommes ni populistes ni aventuriers.

Je n’ai jamais parlé de main étrangère concernant In Salah, même si je sais que beaucoup d’associations de défense de l’environnement dans le monde sont en vérité financées par des multinationales. Celui qui paie contrôle. Les ONG ne sont pas neutres ni indépendantes. On nous parle de 80 ONG qui soutiennent la contestation d’In Salah.

Je me pose la question : comment une ONG britannique qui ne milite pas contre l’exploration du gaz de schiste à 50 km de Londres, le fait à In Salah ? Idem pour une association américaine — qui s’appelle «Sun» comme «Chems» en Algérie — dont on ne connaît pas d’exploit contre le schiste aux USA.

La question de l’environnement est une arme à double tranchant depuis plusieurs années. Bien sûr qu’il y a des militants sincères qui sont inquiets, mais d’autres qui servent des desseins particuliers. Si une association est financée par Petrofac, une multinationale britannique, je suis en droit de me poser des questions. Lorsque j’ai la preuve qu’une ambassade finance une association, je m’interroge. La population d’In Salah n’a rien à voir avec cela, mais elle est mise dans une situation infernale.

Il est impossible que tous les habitants d’In Salah, ou de toute autre commune ou wilaya, puissent être d’accord sur le gaz de schiste ou toute autre question, ils seraient alors des clones, le peuple algérien a souffert de la pensée unique… Nous avons arraché quelques libertés, dont le pluralisme politique, après bien des sacrifices.

Au PT, nous respectons les citoyens d’In Salah, nous ne les prenons pas pour des moutons de Panurge et nous nous adressons à leurs consciences, à leur intelligence, sur toute question. Tous les points de vue ont le droit d’être exprimés. Ce n’est malheureusement pas le cas en ce moment à In Salah, car il y a une pression terrible. Je le répète, In Salah n’est ni un parti politique ni une secte et, pour notre part, nous ne caressons pas dans le sens du poil, nous ne chevauchons pas les mouvements sociaux, nous sommes sincères et avons un devoir de vérité.

Tout mouvement social peut déraper, être perverti. Regardez ce qui se passe autour de nous ces dernières années, comment des aspirations légitimes sont dévoyées pour faire sombrer des pays dans le chaos sous couvert de Printemps arabe. Abdelmadjid Attar et Sid Ahmed Ghozali se sont prononcés sur le gaz de schiste sur des bases scientifiques. Les deux connaissent bien le sujet, ils ont l’expertise, pourtant, ils ne soutiennent pas le régime.

Des experts honnêtes et objectifs ont fourni toutes les explications convaincantes, mais à cause du climat créé à In Salah, on refuse de les entendre. Il faut savoir raison garder. Nous avons besoin d’exploiter le gaz de schiste. Il nous assure la sécurité et l’indépendance énergétique, à moins que certains veuillent que l’on perde cette indépendance.

– L’année 2015 a commencé avec l’assassinat commis contre les journalistes de Charlie Hebdo. Quelle lecture faites-vous de cet événement et de ses conséquences ?

L’année commence dans la tourmente pour tous les peuples de la terre depuis l’atroce attentat terroriste qui a ciblé Charlie Hebdo dans lequel sont mort des Français et un Algérien. Comme quoi le terrorisme ne fait pas dans la distinction des races ou des religions, il tue des musulmans, des chrétiens,  en Syrie et en Irak, et n’oublions pas le terrorisme de l’entité sioniste.

Le terrorisme sert les intérêts des grandes puissances. L’attentat contre ce journal et celui de l’hypermarché casher ont servi Obama, Hollande, Merkel, Cameron, Netanyahu et leurs supplétifs. Il y a eu instrumentalisation de ces actes barbares pour sceller une union internationale de ces gouvernements pour déclarer la guerre aux peuples et aux nations, notamment les musulmans, les travailleurs et les syndicats. Qui dit union nationale et internationale dit mettre au pas les syndicats.

Tout le monde se dissout. Les frères Kouachi ne sont pas Algériens, ils ne sont même pas binationaux. Et cette dérive, en France, est le produit de la politique antisociale et guerrière du gouvernement Hollande qui a aggravé la précarité et le chômage. Mais ça, c’est l’affaire des Français. L’extrême droite se renforce, la xénophobie, la chasse à l’immigré explosent.

Des pressions terribles sont exercées sur les consciences via les médias.  Nous assistons à un tournant à l’échelle mondiale qui annonce des lendemains des plus incertains sur tous les continents. Cependant, nous ne pouvons que compatir avec les familles des victimes et nous comprenons l’émotion des Françaises et des Français et de tous les citoyens qui sont sortis pour manifester leur compassion et leur colère sur tous les continents.

Par-delà le contenu des caricatures, il est hors de question qu’on justifie, sous quelque prétexte que ce soit, ces odieux attentats. Rien ne peut justifier la barbarie. Daech c’est la barbarie, les attentats à Paris c’est de la barbarie tout comme les autres attentats, à Nairobi, au Nigeria où sévit Boko Haram. Mais j’observe que les gouvernements occidentaux ne s’en préoccupent pas beaucoup, eux qui portent la responsabilité de l’horreur en Irak et en Syrie où des brigades de la mort viennent de partout, essentiellement d’Europe, pour massacrer et détruire.

Chez nous, il y a eu des manifestations sorties des mosquées pour protester contre les caricatures de Charlie Hebdo, mais quelques manifestants ont dérapé, ont justifié les attentats et ont même défendu les frères Kouachi et les terroristes. Non, l’attentat contre Charlie Hebdo n’était pas pour défendre Mohamed, jamais. Ce sont des attentats contre les travailleurs et tous les peuples de la terre, parce que sont eux qui paient.

– En parlant justement de ce dérapage à Alger ce fameux vendredi, on remarque depuis quelque temps que ces salafistes ont pignon sur rue et sont tolérés…

Les illuminés il y en a partout, dans notre pays, en France, aux USA et ailleurs, qui disent des horreurs sur les plateaux de télévision. C’est sûr qu’il y a nécessité de mettre de l’ordre dans les médias. Je ne dis pas qu’il faut censurer, jamais. Mais un appel au meurtre c’est sanctionné par la loi et la justice doit s’autosaisir. Il faut consacrer la démocratie et les libertés parce que à ce moment-là, les voix obscurantistes et réactionnaires on ne les entendra plus.

Elles seront couvertes par les voix du progrès, de l’universalisme, de la fraternité entre les peuples qui prendront le dessus, parce que majoritaires. Il faut mettre de l’ordre dans les médias privés, mais aussi dans le secteur public. Une télévision publique où il n y a plus aucun débat politique, c’est une régression grave alors que dans les pires moments du terrorisme, la télévision publique organisait des débats sur les questions sensibles et cela avait été très positif. Aujourd’hui, ce service public est devenu morbide, mort, aucun débat politique. En revanche, une très grande publicité est faite par les télé et radios publiques pour le milieu des affaires.

L’Etat est donc au service des intérêts privés et la publicité est un moyen de pression énorme sur les médias pour les soumettre. Quand on en arrive là, ne soyez pas surpris que quelqu’un vienne dire des horreurs, appeler au meurtre sur les plateaux de télés privées. Il y en a une qui, d’ailleurs, est en campagne contre le gaz de schiste et le PT en ce moment…

Or, son propriétaire est censé être proche du sérail ! La solution est dans une réforme politique véritable, pour jeter les bases de la démocratie, pour qu’il ait un gouvernement digne de ce pays et des attentes du peuple. Et qu’on ferme définitivement les portes de l’angoisse du désespoir pour affronter l’avenir tous ensemble, dans le respect des positions de chacun.

– En Libye, les événements s’accélèrent avec l’intervention militaire égyptienne suite à l’assassinat de ses ressortissants. Quelle analyse faites-vous de ce qui ce passe dans ce pays voisin ?

Le président égyptien a, lui aussi, mis a profit l’horrible massacre de 21 coptes perpétré par une branche de l’EI à Derna, en Libye, pour y intervenir militairement. Et il est très significatif que cela intervienne juste après l’acquisition de 24 avions Rafale et autres équipements militaires lourds et que Hollande soit le premier à le soutenir dans son aventure guerrière.

Bien sûr, la barbarie terroriste, une excroissance du système capitaliste déjà moribond, est un danger pour l’humanité mais il est établi que les interventions militaires étrangères constituent le vivier dans lequel elle prospère et se perpétue. Alors, l’intervention militaire égyptienne ne sert que les coalisés fauteurs de guerre et de terrorisme dont ils portent la responsabilité.

Par ailleurs, les convoitises égyptiennes ciblant une partie des territoires libyens, riches en pétrole, ne sont un secret pour personne. Dans le même temps, ce sont tous les pays d’Afrique du Nord qui sont menacés par les impacts directs du chaos dislocateur que l’intervention égyptienne accélérera en Libye. Alors, oui, l’intervention militaire égyptienne en Libye vise à torpiller directement, au compte des grandes puissances, les efforts de l’Etat algérien pour aider les Libyens à trouver une solution politique qui préserve leur unité et donc la région.

Source : El Watan, 19 février 2015