L’urgence d’une transition énergétique

Par Chems Eddine Chitour

«L’esprit de l’homme supérieur est familier avec la droiture, celui de l’homme moyen avec le gain» Confucius

Ce samedi, une initiative heureuse a été prise par des experts algériens appartenant au monde de l’énergie, il s’agit de débattre de la transition énergétique de l’Algérie au vu des multiples contraintes qu’elle connaît et de la nécessité impérieuse de définir un modèle énergétique qui prenne en compte une donnée fondamentale: comment sortir de la malédiction du pétrole et aller résolument vers un développement durable respectueux de l’environnement? Comment utiliser rationnellement la rente en utilisant les dernières gouttes de pétrole et bulles de gaz pour justement sortir de la rente et entamer un vrai développement? Auparavant, il nous faut dire quelques mots sur l’état de la planète. L’addiction aux énergies fossiles est toujours aussi importante,les deux degrés à ne pas dépasser ne sont plus un objectif. Le climat est erratique et le dernier sommet de Varsovie du Giec a été un échec.

Bref rappel des données sur l’Algérie

 

L’Algérie disposerait de près de 12 milliards de barils de pétrole et de près de 2500 milliards de m3 de gaz naturel (d’autres sources s’en tiennent à 4500 milliards de m3, malgré une production d’environ 100 milliards de m3 depuis plus de 20 ans). L’Algérie est le 3e producteur de pétrole en Afrique et le 11e exportateur de pétrole à l’échelle mondiale3. Elle occupe la 15e place mondiale en matière de réserves pétrolières (45 milliards de tonnes en équivalent pétrole pour les réserves prouvées en pétrole), et 18e producteur mondial de pétrole. Pour rappel, la conjoncture n’a pas été favorable à l’Algérie: en raison du recul de ses exportations d’hydrocarbures, l’Algérie a perdu durant les six premiers mois de 2013 près de 6 milliards de dollars soit une baisse de 14,31%. La production primaire d’hydrocarbures en 2013 a connu une légère baisse. L’année dernière elle a atteint 190 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP) soit une baisse de 4% par rapport à 2012.

 

Dans sa démarche de compenser à tout prix, le déclin, la machine des appels d’offres est actionnée pour trouver des opérateurs qui n’opéreront que dans l’amont; les appels d’offres pour trouver des sociétés capables d’accélérer l’hémorragie. Signe des temps, des blocs d’exploration qui appartenaient à Sonatrach sont remis dans la cagnotte et Alnaft les propose. Les caractéristiques de ce 4e appel d’offres est qu’il est plus orienté vers la «recherche et exploration d’hydrocarbures non conventionnels». «Cet appel d’offres est dédié au nord du pays qui abrite 16 des 31 périmètres proposés. La vallée du Chelif, la plaine du Hodna, le Sud Est constantinois et l’Atlas saharien, à l’ouest, abritent ces nouveaux périmètres de recherche. L’autre nouveauté est la tentative de Alnaft d’élargir la province gazière du Sud-Ouest aux confins des frontières mauritanienne-sahraouie et marocaine autour de Tindouf.

Les «vérités» et les contrevérités sur le gaz de schiste

 

Il est connu que selon la position à partir de laquelle on juge, le gaz de schiste est soit vu comme le sauveur de l’humanité par le fait que son émission en gaz carbonique est plus faible que celle du pétrole et surtout du charbon, soit vu comme la calamité du siècle. En Algérie, ce n’est pas le climat qui nous intéresse mais la perpétuation de la rente. Encore une fois, il nous faut rappeler les dangers: «En 2010, un rapport rédigé par la commission de l’énergie et du commerce de la Chambre des représentants américaine annonçait que l’exploitation du gaz de schiste avait nécessité, entre 2005 et 2009, l’utilisation de plus de 2500 produits pour la fracturation hydraulique, contenant 750 substances chimiques, dont 29 sont connues ou suspectées pour être cancérigènes, ou présentant des risques pour la santé et l’environnement.»

Autre conséquence pour l’environnement: les quantités d’eau utilisées. Le forage d’un puits requiert ainsi 10.000 à 20.000 m3 d’eau. (…) Enfin, concernant la pollution des nappes phréatiques, régulièrement pointée par les opposants au gaz de schiste, elle n’est pas due à la fracturation assure le rapport, mais «à des défauts de cimentation des puits ou des déversements en surface»… Les émissions de méthane aux Etats-Unis (…) En juin, poursuit le Rapport, une étude publiée par le biologiste Robert Jackson dans la revue de l’Académie des sciences américaine mettait ainsi en évidence de fortes teneurs en méthane des eaux souterraines prélevées autour des puits de gaz non conventionnel dans le nord-est de la Pennsylvanie.» (1)

 

Mieux encore, la justice vient de donner raison à une plaignante. Alors qu’en France le Groupement des Entreprises Parapétrolières et paragazières (GEP) lance sa campagne de dénigrement du film Gasland de Josh Fox et tente de minimiser les risques liés à l’exploitation du gaz de schiste, en Pennsylvanie, un arbitre a ordonné à Chesapeake Appalaches LLC de dédommager une habitante du comté de Bradford d’un montant de près de $ 60,000 pour avoir contaminé son puits d’eau avec du méthane. (…) En Décembre 2008, Mme Place a embauché un prestataire pour effectuer un état zéro de l’eau de son puits. Selon des documents juridiques fournis par son avocat, ce test indiquait la présence de méthane à un niveau de 0,01 particule par million. Ce test deviendra la pièce maîtresse pour l’arbitrage. (…)Le 22 Mars 2010, Mme Place remarque que son eau est devenue «rouge-brun» et huileuse. Elle saisit alors Chesapeake ainsi que le département de la protection de l’environnement de la Pennsylvanie. L’un et l’autre effectuent des prélèvements et des tests de l’eau de son puits au mois d’avril suivant. Lesquels tests révèlent une présence de méthane 1300 à 2000 fois supérieure à ce qu’indiquaient les tests effectués en 2008.» (2)

 

Pour rappel, Josh Fox, le réalisateur qui a permis à travers son film de montrer justement la fuite du méthane hors tubing au point que l’eau du robinet s’enflamme, a été calomnié en vain, il a reçu en deux ans plus d’une dizaine d’Oscars et de récompenses pour un film qui est loin d’être un canular. Mieux, poursuivant sur sa lancée, il a réalisé un deuxième film sur les tremblements de terre conséquences des forages. Il est connu aussi, notamment dans l’Arkansas, que des tremblements de terre dépassant 4,5 sur l’échelle de Richter ont eu lieu. Récemment, le ministre britannique de l’énergie publiait un rapport concernant les seuils à ne pas dépasser concernant le forage. (2)

 

Jean-Michel Bezat du journal Le Monde pense que oui. Il rend compte des derniers développements. Nous lisons: «Ecologistes et tenants du «peak oil» pavoisent déjà: la révolution du gaz de schiste touche à sa fin, tuée par un effondrement des prix lié à la surproduction. Depuis plus d’un an, ils constatent un «plateau» dans les volumes extraits de la roche mère de cet hydrocarbure qui a inondé le marché américain ces cinq dernières années et modifié en profondeur les flux énergétiques mondiaux. Les grandes compagnies pétrolières (ExxonMobil, BP, Total, Shell, ENI…), qui ont succombé trop vite à l’appât du gain, y ont englouti des sommes folles avant de réduire la voilure et de réorienter investissements et appareils de forage (rigs) vers les régions où l’on a découvert des condensats (gaz liquides) et du pétrole de schiste – bien mieux valorisés sur le marché. (…) Comme Shell, d’autres multinationales de l’énergie et des matières premières (Total, BP, BHP Billiton, Chesapeake…) ont déprécié ou tenté de céder des actifs. (…) Un phénomène physique est indéniable: un puits de gaz de schiste produit beaucoup au début, nettement moins ensuite. Le plus gros est donc extrait les premiers mois. Suivant les zones, le coût d’extraction du gaz oscille entre 3 et 8 dollars par million de British thermal unit (soit 28 m3) alors qu’il n’est vendu que 3,77 dollars. A ce prix, il n’est pas rentable. (3)

 

Enfin, le produit miracle censé remplacer les énormes quantités d’eau s’avère être -pour le moment- un voeu pieux. Thérèse Delfel du collectif anti-gaz de schiste en France écrit: «Selon I’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques dans son rapport de novembre 2013, ce NFP L’heptafluoropropane, «supprime à l00% le risque industriel». Cet argument, virtuel et impossible à vérifier autrement qu’en prenant des risques réels sur le terrain, là où vivent des personnes en chair et en os, relève de la négation de la réalité dans laquelle nous vivons, (…) ll y a trois décennies, il fallait qrosso modo un baril de pétrole pour en produire 100. Actuellement il en faut un pour produire environ 10 barils de pétrole! Nous sommes lancés dans une course contre nous-mêmes, anachronique et suicidaire. Gaz à effet de serre 25 fois plus nocif que le CO2, le méthane recherché représenterait surtout de quoi alimenter la spéculation et le gaspillage. Les effets sur l’emploi? Six cent mille puits forés aux États-Unis- détruisant les terres arables, la ressource en eau et l’atmosphère – ont généré 500.000 emplois, soit 0,8 emploi destructeur par puits. (4)

Une comparaison avec un pays vertueux

B. Mahdi dans une démonstration sans faille fait la comparaison entre un petit pays vertueux; la Norvège et un pays «gaspilleur». Ecoutons-le: «Comme la Norvège, l’Algérie est un pays pétrolier. Contrairement à la Norvège, l’Algérie fait un usage peu vertueux de ses richesses. On vient d’apprendre que les Norvégiens sont devenus tous millionnaires. Pourtant au départ, on peut trouver des points communs à l’Algérie et à la Norvège. Ils ont une production de pétrole (plus exactement d’hydrocarbures liquides) équivalente de 1,9 Mbj, de gaz presque identique (114 mds m3 pour la Norvège et 85 mds m3 pour l’Algérie), le PIB à parité de pouvoir d’achat équivalente (274 mds USD contre 272 mds USD). La ressemblance s’arrête ici. Car si on s’intéressait au PIB per capita, la Norvège avec 55000 USD est parmi les pays les plus riches au monde et l’Algérie avec 7300 USD est classée 138e. Il y a une autre différence: la Norvège est le pays où l’essence est la plus chère au monde et l’Algérie parmi les pays où l’essence est la moins chère. Comment expliquer que malgré un prix de revient sur les marchés internationaux d’environ 0,7 euro le litre, la Norvège a décidé d’appliquer une forte surtaxe et le vend à 1,8 euro le litre alors que l’Algérie a choisi d’ajouter de sa poche pour le vendre à 0,13 euro? Parce que la Norvège a tout fait pour éviter de tomber dans ce qu’on appelle le syndrome Hollandais.» (5)

 

«De quoi s’agit-il? poursuit l’auteur. Disons brièvement que c’est inspiré du cas des Pays-Bas dans les années 1960, quand elle s’est mise à exporter massivement le gaz découvert, au détriment de son industrie manufacturière qui s’est mise à péricliter.(…) Pour éviter que les rentes pétrolières soient consommées directement, la Norvège a, dès les années 1990, mis en place un fonds d’investissement (Governement global pension fund) alimenté par les revenus pétroliers et directement géré par la banque centrale norvégienne. Ce fonds ne prend pas plus de 5% de participations dans une société et s’intéresse plutôt aux grandes sociétés multinationales des différents indices. Ce fonds, a pour principe de mettre de l’argent à coté pour les générations futures qui ne pourront plus bénéficier de la manne pétrolière lorsque celle-ci se serait tarie. (…) En réalité, il y a une énorme différence de vue entre les deux pays, la Norvège et l’Algérie. Les uns pensent qu’ils ne sont que les dépositaires des ressources et qu’il est de leur devoir de les transmettre à d’autres générations comme ils les ont eux-mêmes reçues. Les autres ont un comportement de nouveaux riches ou plus exactement de fils de nouveaux riches et brûlent la chandelle par les deux bouts. N’ayant pas ou peu connu les temps où ils étaient pauvres, ils croient que l’aisance leur est naturellement due et qu’elle est éternelle.» (5)

 

Ceci étant dit et comme je l’ai martelé, les gaz de schiste sont un canular et un très mauvais signal que l’on donne aux Algériens en leur donnant l’illusion qu’ils sont bénis des dieux, qu’ils peuvent gaspiller ad vitam aeternam, qu’ils sont développés avec les soporifiques tels que les portables, les voitures, le gaspillage d’énergie, de nourriture, de temps. C’est une tragique erreur qu’il nous faut corriger en responsabilisant chacun. La stratégie énergétique ne devrait pas être de la responsabilité exclusive du secteur de l’énergie et on confond trop souvent Sonatrach avec le pays. Sonatrach est un opérateur qui n’a pas la responsabilité d’assurer une vie décente aux 38 millions d’Algériens Pourquoi ne pas mettre tout à plat dès maintenant, et dire qu’il nous faut définir ensemble une stratégie énergétique avec comme fondement le développement durable?

Le gaz de schiste aura toute sa place quand la technologie sera mature, car il est vrai, faut-il le dire, que le Sahara est un désert; il y a une faune, il y a une flore, il y a des citoyens et les ressources en eau sont et seront notre bien le plus précieux surtout que nous sommes un pays en stress hydrique, menacé lourdement par les changements climatiques. Nous n’avons pas encore vu une entreprise pétrolière internationale nous proposer une démarche globale amont-aval, pour procéder à un réel transfert de technologie et faire en sorte que chaque calorie exportée est adossée à un savoir endogène Le nirvana du gaz de schiste qui, dit-on, va propulser l’Algérie dans le concert des pays développés est une tragique erreur. Il faut se battre pour avoir sa part de la rente. C’est le nouveau langage des jeunes quand ils reçoivent les prêts de l’Ansej: «C’est ma part de la rente, que je n’ai pas l’intention de rembourse.»

L’Algérie importe pour plus de 3 milliards de dollars de carburants. Du fait de l’absence de politique réelle des transports, les Algériens se rabattent sur l’achat de voitures qui, pour une grande part, dépassent les 120 g de CO2 au km. Notre parc de voitures est à 70% au gas oil, avec un gas oil bradé à 13 DA. Il ne faut pas s’étonner que nous importions plus de 1,7 million de tonnes de gas oil pour 1, 7 milliard de dollars. Ceci en partie pour alimenter la contrebande aux frontières marocaine et tunisienne. La Banque mondiale annonce que 25% du carburant en Tunisie est d’origine algérienne et les véhicules de Tlemcen «consomment» trois fois plus que la moyenne nationale. Il est urgent d’agir; cette politique d’assistanat est intenable, nous aurons de moins en moins de ressources et le gaspillage sera de plus en plus important.

Pourquoi continuer à pomper frénétiquement une ressource qui appartient aux générations futures. Notre meilleure banque est notre sous-sol, chaque calorie épargnée par des économies, à faire, par le renouvelable est une calorie pour les générations futures. Le citoyen de 2030 vient de naître, laissons-lui la possibilité de se développer harmonieusement. En énergie, comme en toutes choses, il n’y a pas de petites économies, sortons de cette ébriété énergétique pour aller vers la sobriété en tout. Redécouvrons ce que l’on savait faire, remettons-nous au travail. C’est assurément la seule voie de salut si on veut gouverner avec sagesse ce pays qui a tant besoin de sérénité.

 

*Chems Eddine Chitour est professeur et directeur de recherche à l’Ecole Nationale Polytechnique d’Alger

1.http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/185435-la-vraie-transition-energetique.html
2. http://thetimes-tribune.com/news/bradford-county-woman-wins-arbitration-case-with-chesapeake-over-well-contamination-1.1637029#.UwS_C2N86sJ.twitter 19 février 2014
2 http://www.lemonde.fr/ planete/article/2013/11/28/gaz-de-schiste-la-fete-est-finie_3521598_3244.html
4.Thérèse Delfel,. Montebourg, Fabius une course suicidaire Marianne du 14 février 2014
5.B. Mahdi http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5194328

L’expression, 22 février 2014