Pourquoi le déclin du monde arabo-musulman relève d’une fausse conception de l’Histoire ?

Par Medjdoub Hamed

L’humanité, et cela est incroyable malgré toute sa complexité, se lit au fond presque à livre ouvert. Et c’est cela qui fait sa richesse.

Dans l’espace de son évolution, on lit, déroulées à travers son histoire, les strates passées qui se succèdent verticalement et horizontalement. Toujours vers un sommet, toujours vers plus d’espaces géographiques, toujours vers plus d’espaces dans la pensée. Le monde se rétreignant de plus en plus, mais se développant et se dévoilant néanmoins. Le plus étonnant, c’est cette Europe d’où vont partir, à partir de la Renaissance, les idées qui changeront la face du monde. Des philosophes, hommes de lettres, des savants en Europe impulseront un mouvement d’idées sans égal dans l’histoire. Au point qu’ils annonceront, sans le savoir, la mort de la philosophie.

La philosophie n’aura plus ou peu d’impact sur l’homme dès le XXe siècle. Mais la philosophie est-elle morte ? Des penseurs et savants du XVIIIe, du XIXe siècles et avant ont révolutionné l’histoire et la science. De Descartes, Pascal, Newton… à Rousseau, Kant, Hegel…, de Louis Blanc, Owen Proudhon, Marx, Bakounine, Nietzsche… à Pasteur, Einstein… vont pour certains théoriser la condition humaine, d’autres, par une pensée pratique, montrer le nouveau chemin du monde. Ce qui est étonnant, c’est l’Europe qui, au départ, bénéficiera des innovations scientifiques, véritables révolutions scientifiques dans l’agriculture, l’industrie, les idées politiques et sociales…, qui l’élèveront sur un piédestal, l’érigeront en «centre du monde».

Pourquoi les autres régions (Chine, Inde, monde musulman), qui ont des civilisations millénaires, furent-elles dominées ? Après des siècles d’essor, le monde musulman a commencé à décliner. Les historiens situent le déclin à partir du XIIIe siècle. A-t-il réellement décliné ? On sait qu’à partir du deuxième millénaire, et pendant cinq siècles, il a été ravagé par des invasions asiatiques (seldjoukide, mongols, turques) et chrétiennes (croisades). Depuis l’«âge d’or» de l’empire des Abbasides, il n’a pas évolué et de grandes régions d’Islam furent maintenues à l’état féodal. Est-ce pour autant que le monde musulman a décliné ? Surtout depuis la colonisation européenne, à partir de 1800. Mais la domination européenne, à cette époque, n’a pas touché que le monde musulman. L’Asie aussi fut dominée.

L’Inde en premier, la Chine a suivi, le Japon n’a échappé que par sa position insulaire et une politique de modernisation accélérée de son économie et de son système politique. Et si ce déclin du monde de l’Islam et des civilisations anciennes n’est pas un déclin, et tout compte fait n’est qu’un cours naturel de l’histoire. Ce qui veut dire que ce monde n’a pas décliné et que ce sont les conditions propres, uniques de l’Europe, totalement différentes des pays du reste du monde qui ont évolué et permis son augmentation de puissance et sa domination sur les autres civilisations à partir du XVIIIe siècle.

L’affirmation de l’Europe par la démographie et par une situation de guerre incessante

Pour avoir une vision plus mesurée de l’évolution du monde, il est évident qu’il faut faire appel aux données chiffrées de l’évolution démographique de l’humanité, pour comprendre les causes de l’affirmation de l’Europe sur le monde. Selon les données de l’ONU, la population européenne (avec la Russie) est estimée à 86,65 (chute due à la peste noire), 84,125, 195 millions d’habitants, respectivement en 1300, 1400, 1500, 1700, 1800. La population de la Chine (avec la Corée) est estimée, pour les mêmes dates, à 83, 70, 84, 150, 330 millions d’habitants. En Afrique du Nord, la population des cinq pays (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye et Egypte) est estimée, pour les mêmes dates, à 9, 8, 8, 9, 9 millions d’habitants.

Comparativement à l’Europe et à la Chine, la population d’Afrique du Nord, pour un immense territoire d’environ 5,6 millions de km2, n’a pratiquement pas augmenté pendant trois siècles. Le nombre d’habitants a même diminué entre 1400 et 1600. Sur le plan démographique, l’Europe était prépondérante. La France, par exemple, en 1801, année du premier recensement, avec 28 millions d’habitants, était classée «quatrième puissance démographique mondiale», après la Chine, l’Inde et le Japon. Le Japon comptait 30 millions d’habitants en 1800. Le facteur démographique a donc été essentiel dans l’expansion de l’Europe et du Japon sur le reste du monde.

D’ailleurs, ces chiffres ne manquent pas de montrer des disparités manifestes en termes de répartition des populations entre les différentes régions du monde.  Il faut aussi souligner que l’espérance de vie à la naissance, durant ces siècles, était très basse, de l’ordre de 25 à 30 ans pour l’ensemble des pays du monde. Evidemment, ces chiffres ne sont que des extrapolations occidentales, puisqu’il n’y avait pas de recensement dans les temps passés. Il faut attendre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècles pour que ces données commencent à se constituer en Europe, puis étendues à l’ensemble du monde. En 1900, la population nord-africaine a commencé à augmenter et «paradoxalement avec la colonisation».

Elle compta «23 millions d’habitants» et la pression démographique sur la surface non désertique (1/3) passa, à cette date, à 12,3 habitants au km2. Une pression encore très faible sans comparaison avec la pression démographique de la France qui était à la même date de 72,5 habitants au km2. Doit-on penser que «la colonisation fut un mal» ? Puisque les deux grands pays de la planète sont passés de 1800 à 1900, respectivement pour la Chine de 330 à 415 millions d’habitants et pour l’Inde de 190 à 290 millions d’habitants.

En 2000, ces deux pays ont respectivement 1,273 et 1,320 milliard d’habitants. Les cinq pays d’Afrique du Nord, en 2000, passent à 143 millions d’habitants avec une pression démographique dans les territoires non désertiques de 76,6 habitants au km2  environ. Ce taux comparé à la pression démographique de la France, (population de 58,796 millions en 2000) qui est de 106,6 habitants au km2, montre que les pays d’Afrique du Nord ont évolué très positivement depuis leur indépendance, et l’écart démographique avec la France a beaucoup diminué. D’autre part, l’espérance de vie à la naissance a beaucoup augmenté, elle se situe aujourd’hui entre 70 et 80 ans, et globalement pour l’ensemble des pays du monde. Et cela relève des formidables progrès en médecine et du confort qu’offre la vie moderne en termes de nutrition, d’habitation, de transport, d’emploi, de sécurité sociale, etc.

Cela étant, il demeure que l’Europe, avant la colonisation de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient et de l’Asie, avait la plus grande pression démographique dans le monde. L’Europe était un territoire restreint qui n’assurait pas les subsistances nécessaires aux populations. Ce qui explique l’expansion coloniale. Cependant, le problème démographique n’était pas le seul facteur. L’expansion européenne nécessitait un support. Il sera donné, en partie, par l’absence d’homogénéité linguistique, religieuse et politique qui a provoqué, par des antagonismes, de nombreuses guerres entre les nations européennes.

Des guerres qui étaient très atténuées dans les grands ensembles indien, chinois et musulman, compte tenu de leurs systèmes politiques centralisés (empire chinois, empire moghol et califat ottoman), contrairement à l’Europe, dont le pouvoir politique était disséminé entre les rois. Des souverains absolutistes de droit divin, souvent liés par le sang, maintenaient, par un jeu d’alliances qui se faisaient et se défaisaient, l’Europe dans une situation de guerre incessante.

Ainsi se comprend l’extrême agressivité de l’Europe qui a cherché à se tailler des empires dans le reste du monde. Mais l’ambition coloniale nécessitait encore des moyens humains et matériels. Si les moyens humains sont donnés par la forte pression démographique, les moyens matériels seront donnés par les révolutions agricole et industrielle qui contribueront, à la fois, à l’augmentation de la population européenne et aux progrès des armements. L’essor des armements, qui ne se trouve nulle part que dans l’Europe, permettra d’asseoir sa puissance militaire sur le monde. Il faut donc se rendre compte, et cela est essentiel, que sans les «progrès scientifiques qui ont donné les révolutions agricole et industrielle», il n’y aurait eu pour l’Europe ni pression démographique ni expansion coloniale. Dès lors, se pose la question sur l’origine de ses progrès qui ont joué un rôle central dans les avancées de l’Europe sur le monde.

L’affirmation de l’Europe par la «pensée» ?

Et là nous entrons de plain-pied dans la «métaphysique de la transformation» du monde. Et il n’y a pas d’autres moyens de chercher ce qui a causé la révolution scientifique en Europe. Nous savons tous que l’Europe a beaucoup profité, durant des siècles, des progrès puisés dans le monde grec, musulman, chinois, etc. Donc, les révolutions qui sont nées ne sont pas venues ex nihilo, mais ce qu’on peut remarquer c’est que l’Europe a «merveilleusement» approfondi les sciences, augmenté les connaissances de l’homme, la compréhension du monde et des phénomènes dans tous les domaines qui touchent à l’humain (industrie civile et militaire, médecine, urbanisme, philosophie, psychologie, etc.).

Au-delà de la colonisation et des horreurs indescriptibles qui ont suivi (esclavage, colonisation, génocides, épurations ethniques), les avancées scientifiques auront une portée majeure pour toute l’humanité aux XXe et XXIe siècles. Les progrès scientifiques transformeront le visage du monde, y compris le mode de pensée de l’humanité. Comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi, au-delà de ces avancées, des armements extrêmement destructeurs issus de progrès scientifiques sont tombés aux mains des colonisateurs européens ? Cela nous mène aux savants européens qui ont élargi le champ de la science, le champ de la connaissance.

Aussi peut-on se poser la question : «Pourquoi les grandes découvertes scientifiques et les techniques qui en sont issues se sont réalisées en Europe et non dans les pays du reste du monde (qui constituaient la majorité de l’humanité) ?» Si ces avancées scientifiques avaient eu lieu un peu partout, en Europe, en Chine, en Inde et dans le monde musulman, une telle expansion ne se serait pas produite. L’Europe se serait cantonnée à l’Amérique et même ses acquisitions territoriales américaines auraient été disputées avec les autres puissances du monde.

Evidemment, une réponse à cette situation ne peut pas être «physique» dans le sens de la rationalité, mais «métaphysique» dans le sens du dépassement de la rationalité. Et une réponse métaphysique, si elle respecte le processus de la raison, peut, dans un certain sens, être rationnelle et compréhensible. Aussi, sans trop verser dans la philosophie, un savant est comme tout homme qui pense une situation ou entreprend un raisonnement pour résoudre un problème. Si les données d’un problème ainsi que les méthodes de résolution sont connues, n’importe quel homme, avec suffisamment de connaissances, peut réfléchir pour en apporter la solution.

Qu’en est-il du savant qui connaît les données mais ne connaît pas la solution, et qui reste encore au stade de la recherche théorique et expérimentale pour résoudre, par exemple, un phénomène nucléaire non encore élucidé, ou encore apporter un remède à une maladie incurable, etc. ? Le savant, face au problème, consacre des efforts durant des années pour découvrir ce pourquoi il travaille. Que se passe-t-il dans sa recherche ? S’il ne trouve pas, il continuera à chercher, à faire des expériences, etc., et sa pensée restera toujours en activité. Est-il maître de sa pensée ? Tout concorde à dire oui, et l’entourage qui le côtoie peut le confirmer.

Cependant, on ne peut s’empêcher de dire que c’est «avec sa pensée dont il ne connaît rien» qu’il cherche. Il cherche avec une pensée qui est bien à lui, qu’il guide pour aboutir à sa recherche. Mais, dans l’absolu, dès lors qu’il ne connaît pas l’essence même de sa pensée, puisqu’«elle lui est donnée, il n’a pas de prise sur elle, sinon qu’il pense et l’utilise pour chercher et elle est son essence».

Peut-on penser que réellement il guide sa pensée pour sa recherche ? Et si c’est sa pensée qui le meut dans sa recherche et répond non seulement à son vœu pour la recherche mais le guide dans sa recherche. Le savant croit chercher et l’entourage ou le public atteste qu’en cas de découverte, c’est bien lui qui est en l’auteur. Mais, dans la réalité métaphysique, i.e. dans l’absolu de la réalité comme «dépassement de la rationalité», ce n’est pas le savant qui est l’auteur de la découverte, mais sa pensée dont il ne sait rien de son essence. On peut citer à ce propos la phrase de Benda : «La puissance de création appartient indéniablement à l’irrationnel».

Et c’est vrai, l’homme dans ses recherches ne peut que suivre ses intuitions qui sont des pensées qui viennent de ce qui dépasse l’homme. Précisément, l’Europe a bénéficié de la «Pensée», et on ne peut en disconvenir et le mouvement de son expansion sur le monde appartient aussi à l’«herméneutique de l’Essence». Accepterions-nous cette vision de l’évolution de l’Europe et de ce qui fut sa force pour dominer le monde ? Là est la question. Mais c’est aussi la question sur cette raison divine qui domine le monde. «Notre proposition : la raison gouverne et a gouverné le monde, peut donc s’énoncer sous une forme religieuse et signifier que la Providence. (…) On entend souvent dire qu’il est présomptueux de vouloir connaître le plan de la Providence. (Pages 60-62, La Raison dans l’Histoire, Hegel).

Cette proposition de Hegel montre simplement les possibilités qu’offre la pensée. Nous existons par la Pensée, et nous sommes en quelque sorte la  «pensée» de la Pensée. Aussi, en revenant à notre sujet, l’histoire de l’Europe a été l’histoire du monde. Et personne ne peut en disconvenir par les destructions qu’elle a opérées sur le monde et aussi sur elle-même, par les deux conflits mondiaux qui l’ont ravagée. Subit-elle un déclin aujourd’hui ? Ne continue-t-elle pas à marquer de son empreinte le monde ? De même, pour le monde arabo-musulman, témoigne-t-il d’un déclin ? Un déclin, comme le cours de la vie d’un homme, n’appelle-t-il pas à un crépuscule d’une existence, et ensuite son extinction ? Comme cela fut pour les civilisations passées (sumérienne, babylonienne, égyptienne, athénienne, romaine…) qui ont vécu puis se sont éteintes.

Et même éteintes, elles existent encore dans la mémoire universelle de l’humanité. Est-ce que le monde arabo-musulman va-t-il au crépuscule de son existence, puisque l’opinion qui court est qu’il est en déclin. Aujourd’hui, n’est-il pas assailli de toutes parts, ne perturbe-t-il pas des certitudes, ne témoigne-t-il pas au contraire d’une vitalité d’existence qui semble de plus en plus abandonner les autres mondes ? Ne s’assaille-t-il pas lui-même par ses remises en question et sa volonté de changer sa destinée ? Et si ce déclin qu’on lui attribue n’est qu’un moyen pour le diminuer ? Ce qui est normal quand on assiste à cette effervescence politique, géopolitique et guerrière qui se joue en son sein. Et si ce retard du monde arabo-musulman est «nécessaire» pour faire avancer l’histoire ? Et que l’idée fausse du déclin fait, en réalité, l’impasse sur le cours naturel de l’histoire qui ne tient pas compte de la démographie, de la géographie et de la religion qui font son identité et de la «dynamique de l’Histoire».

Medjdoub Hamed : Auteur et chercheur spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective

Source: Elwatan, 19 avril 2014