Tahar Belabbès explique sa démission

Dans un entretien accordé à notre confrère El Watan, Tahar Belabbès, le leader du mouvement de contestation des chômeurs de Ouargla et ex-porte-parole de la CNDDC revient sur les raisons de sa démission, début février. Presque un an après la marche du 14 mars 2013, il explique aussi ce qui a changé depuis. Pour lui, sa démission officialisée par un communiqué du bureau de la coordination n’est due  ni à une discorde ni à des motifs régionalistes. Son remplacement par Slimnae Kazouz répond à la nécessité de se restructurer pour être en conformité avec la réglementation en vigueur et comme l’a demandé le wali de Ouargla. Il explique également que sa démission a pour but de couper court aux subterfuges du gouvernement qui a cherché à discréditer le mouvement des chômeurs en l’accusant personnellement  « d’agir selon des agendas étrangers », « d’être à la solde des ennemis de la nation pour préparer un printemps algérien, voire un mouvement séparatiste » et « d’avoir des comptes pleins à craquer en Suisse ».

 Il fallait donc qu’il se retire de ce leadership qui nuit à ses amis et au mouvement pour revenir à la base. Après avoir rappelé que son retrait était lié à une question d’organisation de la CNDDC que le wali a appelé à se structurer comme association agréée, Tahar Belabbès n’a pas hésité à rappeler son hostilité à cette façon de faire:   » Notre force vient justement du fait que nous ne sommes pas structurés administrativement parlant. L’inexistence d’un organigramme rend difficiles les tentatives incessantes de torpillage, et notre système de représentation est d’abord pensé pour prendre en charge les revendications de la base, des chômeurs dans les quartiers, dans leur commune, où qu’ils se trouvent ».

Tout en reconnaissant l’ouverture du nouveau wali au dialogue avec La CNDDC, Tahar Belabbès reste méfiant: « Le nouveau wali se dit ouvert au dialogue, mais il nous oppose son seul point de vue. La porte de la wilaya est certes grande ouverte, mais pas pour nous. Des chômeurs ont été malmenés par la police la semaine dernière, certains ont été longuement auditionnés avant d’être relâchés, la répression sécuritaire est toujours à l’ordre du jour. Oui, Ali Bouguerra nous a reçus deux fois. Comparé à ses prédécesseurs, on lui concède une volonté de changement. Mais concrètement pour nous, rien n’a changé. Chaque semaine, plusieurs groupes de chômeurs protestent à Hdjira, à Touggourt, à Ouargla, etc. Pour l’administration, ce sont tous des empêcheurs de tourner en rond. Qu’on leur donne du travail et qu’on laisse la rue reprendre sa quiétude. On voit bien qu’il y a obstination au pourrissement. Je pense qu’au fond, le wali est représentatif de notre système : il est contre toute forme de contestation sociale, toute revendication pacifique ».

Les enseignements de la manifestation du 14 mars 2013

Tahar Belabbès est enfin revenu sur la manifestation du 14 mars 2013 et ses enseignements sociaux et politiques: « Cette manifestation est historique à plusieurs égards. Elle nous a permis d’arracher notre droit de manifester et de nous exprimer publiquement là où on veut, quand on le veut, à travers toute l’Algérie, à l’exception d’Alger, qui reste à conquérir. C’était aussi notre réponse aux déclarations calomnieuses et injurieuses du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, et de Daho Ould Kablia, à l’époque où il était ministre de l’Intérieur. Les gens du Sud garderont à jamais dans leur mémoire cette malheureuse phrase de Sellal parlant des jeunes chômeurs en termes de chirdhima ou de groupuscule terroriste. Les paroles outrageuses de Ould Kablia résonnent encore dans mon oreille quand il a parlé de «neutralisation des protestations et de maîtrise de la situation sécuritaire au Sud pour préserver les installations pétrolières».

Le 14 mars a surtout permis une médiatisation très positive de l’image du chômeur, qui a complètement changé dans l’imaginaire collectif. Pour le gouvernement, qui nous prenait pour des débiles comme pour l’Algérien lambda, le chômeur n’est plus un être négatif, nuisible et incapable. Nous avons démontré aux yeux de l’opinion publique que les chômeurs font bel et bien partie de cette société ».

Pour Tahar belabbès, la manifestation du 14 mars 2013 a permis aussi de politiser la question sociale telle qu’elle se pose au sud du pays: « Nous vivons depuis une année avec un regard différent du Sud et les gens du Sud. Il y a plus de respect, moins de folklorisation, un changement dans les nominations qui a profité à quelques secteurs, même si nos cadres sont encore marginalisés.

Avant cette date, nous étions une sorte de territoire en disgrâce où les gens venaient travailler, soit par mesure disciplinaire, soit parce qu’ils étaient poussés au suicide au Nord. Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il y a une équité dans la misère, les disparités entre le Sud et le Nord se voient à l’œil nu. Les cahiers des charges sont différents, les standards aussi. Mais le plus important dans tout ça, reste que les chômeurs ont imposé une méthode, un modèle de lutte pacifique pour l’intérêt général, sans ingérence de quiconque. Notre challenge pour les années à venir est de le préserver, de le transmettre et d’en faire une école pour la formation des jeunes pour faire de notre pays une puissance civique, locale, nationale et régionale. L’Algérie s’imposera par le changement civique ».

Les perspectives du mouvement des chômeurs

En ce qui concerne les perspectives futures du mouvement, Tahar Belabbès n’hésite pas à rappeler ses dimensions politiques qui l’inscrivent dans le cadre plus général d’un changement démocratique à l’échelle nationale: « Nous sommes en pleine restructuration et j’assure la passation de consignes pour le nouveau bureau. Nous avons donc commencé par annuler le rassemblement prévu le 27 février. Que l’administration inaugure des stèles et des mémoriaux, notre objectif est atteint : personne ne peut nous traiter de séparatistes. Nous avons réussi à faire revivre cette date historique, même si nous reprocherons toujours au président Bouteflika d’avoir refusé, il y a quelques années, de nommer l’université de Ouargla du nom du 27 février 1962. Nous savons nous organiser en toute démocratie et privilégier l’intérêt de la collectivité. Notre objectif est clair : nous voulons arracher nos droits constitutionnels pour manifester, pour la liberté d’expression, pour le respect réel du citoyen et son implication dans la vie politique du pays. Et nous userons de tous les moyens pour que le gouvernement lâche du lest ».

Ce qui est dommage dans cet entretien, c’est que Tahar Belabbès ne fut pas interrogé sur son passé militant au sein du Mouvement des enfants du Sud pour la Justice (MSJ) dont certains membres fondateurs sont passés au séparatisme et au terrorisme (un de leurs ex-dirigeants a fait partie du commando qui a attaqué le site gazier de Tiguentourine en janvier 2013). Bien entendu, nous ne faisons pas d’amalgame mais pour sa propre crédibilité et la celle de la CNDDC,  il aurait été souhaitable que Tahar Belabbès s’explique sur son passé politique et sur les enseignements qu’il en a tirés et qu’il se démarque clairement des positions séparatistes de certains groupes qui cherchent, avec la complicité de certaines ONG, à exploiter les problèmes réels et les aspirations légitimes des populations du sud à des fins politiques douteuses.