Daho Djerbal revient sur le mythe du congrès de la Soummam

Comme chaque année, la célébration de l’anniversaire du congrès de la Soummam (20 août 1956) donne lieu à une profusion de discours pseudo-historiques qui sont autant de tentatives d’instrumentalisation à des fins politiciennes bien connues. Si le discours politique et médiatique officiel du pouvoir est archi-connu et a perdu de son influence auprès des jeunes générations, il est un autre discours plus dangereux dans la mesure où il se targue d’une légitimité pseudo-démocratique mais qui cache en fait un régionalisme des plus grossiers. Pour les courants berbéristes, le congrès de la Soummam est devenu au fil des années un véritable mythe puisqu’ils n’hésitent pas à le présenter comme l’acte fondateur d’une chimérique « république moderne et démocratique » juste parce qu’il a eu lieu en Kabylie avec une majorité de délégués issus de cette région. Le leader historique Abane Ramdane est érigé en figure mythique à tel point que Said Sadi et consorts estiment que s’il n’avait pas été assassiné, l’Algérie serait aujourd’hui une démocratie à faire mourir d’envie les plus vieilles démocraties du monde. Heureusement qu’en Algérie, il n’y a pas que des malades politiques. Il  y a aussi des intellectuels qui proposent des analyses et des réflexions critiques dignes d’intérêt. C’est le cas de l’historien Daho Djerbal qui vient de mettre les pendules à l’heure dans un entretien au journal Libre Algérie.

Daho Djerbal est conscient de l’instrumentalisation régionaliste de cet évènement historique dont les promoteurs, à commencer par Abane Ramdane, ont voulu en faire un acte à même de sauver la révolution algérienne dans ce qu’elle avait de plus essentiel à savoir son caractère national par-delà les différences régionales et locales. : « Chacun va puiser dans cette problématique les éléments qui vont soutenir sa légitimité dans la mobilisation des masses, dans la direction politique d’un parti ou d’un pays. Ainsi, à titre d’exemple, certains dirigeants de partis politiques ou certaines notoriétés locales ou régionales disent : « Au congrès de la Soummam, l’essentiel des effectifs de l’ALN était de Kabylie parce que les procès-verbaux donnent tant de milliers d’armes ou de munitions alors que les autres n’ont pas les mêmes effectifs. Donc la révolution c’est la Kabylie qui l’a faite, la révolution a été dirigée par les Kabyles. » Cela représente une instrumentalisation terrible dans l’interprétation de la révolution et devient un mythe fondateur, non pas de la révolution mais d’un parti politique. Et ce qui est valable pour la Kabylie l’est également pour l’Est, l’Ouest, le Centre… »

Daho Djerbal revient notamment sur les questions controversées du congrès de la Soummam avec le recul serein de l’historien.. La question des alliances politiques et de la désignation des dirigeants qui a opposé les responsables des Aurès aux congressistes est soulevée dans ses rapports avec d’autres questions tout aussi importantes comme par exemple le statut de la lutte armée et le rôle des masses populaires. La question de la « primauté du politique sur le militaire » qui constitue la tarte à la crème des pseudo-démocrates algériens est abordée avec finesse. L’historien rappelle que les « militaires » en question ne sont pas des militaires d’une armée classique mais des militants politiques en armes. Enfin, l’historien n’hésite pas à rappeler courageusement le principal grief des militants algériens, notamment ceux des Aurès, contre les décisions du Congrès, à savoir sa non-représentativité, ce qui est paradoxal pour un congrès que les pseudo-démocrates d’aujourd’hui présentent comme l’acte fondateur de leur « république démocratique » : « Les questions politiques abordées (principes de la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur, attitude à l’égard des autres forces politiques algériennes, éventualité de négociations avec la France, place et rôle de l’islam dans l’Algérie indépendante…) avaient-elles fait l’objet de débats préalables au sein du Front avant d’être tranchées au congrès ? Le congrès de la Soummam sanctionna des décisions sans s’assurer du consensus. Il les sanctionna d’une manière autoritaire. Cela ne le disqualifie pas pour autant..»