Un témoignage accablant de Abassi Madani sur la décennie sanglante

Dans une vidéo diffusée par la chaîne Al Magharibia sur sa page Facebook, l’ancien numéro 1 du FIS dissous, 85 ans, apporte un témoignage précieux sur la crise sanglante des années 90. Il aborde notamment les discussions qu’il a eues avec des généraux algériens en vue de mettre fin aux violences qui déchiraient à l’époque l’Algérie. Dans ce témoignage, le président Zeroual et son conseiller, le général Mohamed Betchine sont présentés comme des personnalités ayant recherché avec les dirigeants du FIS dissous un dialogue en vue d’arriver à une solution politique à la crise alors que d’autres généraux (à leur tête Khaled Nezzar) étaient opposés à cette démarche. « Je pense que Liamine Zeroual faisait partie des personnes au sein du pouvoir qui cherchaient une solution politique. C’est la preuve que ce n’était pas toute l’armée nationale qui avait suivi Nezzar et ses amis. Une bonne partie (de l’armée) a pu faire pression et a changé les choses au sommet de l’État après que Nezzar ait quitté le ministère de la Défense ».

Fait jamais relaté jusque-là, Abassi Madani révèle que dès la nomination de Liamine Zeroual au poste de ministre de la défense nationale, le DRS a cherché à le « doubler » en envoyant un émissaire (un officier du nom de Bouazza) pour rencontrer les dirigeants du FIS en prison en vue de les pousser à lancer un appel en faveur de la cessation des violences en contrepartie de leur libération. Abassi Madani aurait refusé ce chantage mais les discussions avec Liamine Zeroual n’ont pas été rompues : « Nous avons par la suite rencontré Zeroual en personne pour la première fois dans le bureau du procureur général du tribunal militaire. Le général major Derradji était avec lui. Deux fois, il (Zeroual) nous a demandé de faire une déclaration pour dénoncer ce qui se passait (les actes terroristes). Nous lui avions répondu que nous ne dénonçons pas, nous agissons lorsque nous serons convaincus ».

Dans son témoignage, Abassi Madani a ainsi confirmé les déclarations récentes du général Mohamed Betchine au quotidien Echorouk sur l’existence de négociations entre le président Zeroual et l’ex-FIS mais qui ont été sabotées par d’autres personnalités au sein du pouvoir : « Nous avons poursuivi le dialogue avec Mohamed Betchine en tant que représentant du président Zeroual. Cet homme était le premier qui avait travaillé pour la tenue de la première réunion entre les dirigeants du FIS et feu Chadli Bendjedid dans les années 1990. Nous lui avions dit que moi et mon frère Ali Belhadj, étions prêts à sortir de la prison pour appeler à l’arrêt de l’effusion du sang et nous retournerions par la suite en prison ». Abassi Madani a ajouté que le général Derradji, qui était présent, avait dit : « Impossible ».

Le témoignage historique de Abassi Madani est précieux dans la mesure où c’est la première fois, selon les observateurs, qu’un acteur de premier plan, confirme qu’au sommet de l’armée algérienne, il n’y avait pas d’unanimité et que des généraux n’étaient pas d’accord avec la ligne « éradicatrice » suivie alors par Khaled Nezzar et ses alliés. Les divergences apparues au sommet du pouvoir sur le mode de traitement de la crise politico-sécuritaire exprimaient un clivage de nature idéologique, culturel et politique plus profond. Aux généraux dits « éradicateurs » qui étaient réunis autour de Khaled Nezzar et qui étaient pour la plupart issus de l’armée française s’opposaient des généraux de l’ALN qui avaient pour la plupart fait leur première formation militaire dans des académies arabes (Egypte, Syrie, Irak) et qui sont restées sensibles aux « constantes nationales » défendues dans la déclaration du 1er Novembre 1954 qui mettait en avant l’exigence de la « restauration d’un Etat algérien indépendant et souverain, moderne, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.