Analyse : L’ANP face au bruit de bottes dans le voisinage

Les Forces armées royales du Maroc s’apprêtent à lancer d’importantes manœuvres aéroterrestres près de la frontière algérienne. Selon des sites marocains, il s’agirait de la plus importante manœuvre depuis l’indépendance du Maroc. Des médias algériens sont montés au créneau pour dénoncer ce qu’ils appellent une « provocation marocaine » et n’hésitent pas à établir un lien direct entre ces manœuvres et ce qui se passe actuellement en Algérie. Cette information a retenu d’autant plus l’attention des médias algériens qu’elle est tombée quelques jours seulement après le lancement de l’offensive militaire de Khalifa Haftar contre le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Nous avons demandé à Mohamed Tahar Bensaada, de l’Institut Frantz Fanon, de donner un éclairage sur ces développements qui intéressent directement l’Algérie.

La réaction de certains médias algériens aux derniers développements de la conjoncture régionale est compréhensible mais elle est disproportionnée. Je vais commencer par ce qui se passe en Libye. L’offensive de l’ « Armée nationale libyenne » de Khalifa Haftar contre le Gouvernement d’union nationale de Tripoli, reconnu par la communauté internationale, au moment où les Nations unies se préparaient à organiser à la mi-avril une réunion entre les protagonistes libyens à Ghadamès, peut paraître incompréhensible mais il est clair qu’elle n’aurait pas pu avoir lieu sans l’aval au moins d’une partie des puissances qui soutiennent Haftar. On pense notamment à l’Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis et à l’Egypte même si la France et la Russie, qui font semblant aujourd’hui de s’inquiéter, seront tout à fait satisfaites si Haftar arrive à prendre rapidement le contrôle de la Libye. Si les informations faisant état de l’implication directe de Riad dans le financement de la dernière offensive de Haftar se confirment, il n’est pas sûr que l’Algérie soit directement visée dans la mesure où on sait que les positions de l’Arabie saoudite et des EAU sont surtout dictées par le duel fratricide qui les oppose à leur voisin, le Qatar, principal soutien des milices de Tripoli et de Misrata.  Outre son refus de s’impliquer dans la politique des axes, l’Algérie, qui se tient à équidistance des parties libyennes en conflit, et qui n’a jamais cessé d’attirer l’attention sur le danger des ingérences étrangères dans ce pays, ne peut que suivre avec attention ce qui s’y passe dans la mesure où elle pourrait être une des victimes collatérales du conflit s’il venait à déraper. L’armée algérienne est prête à toutes les éventualités et ce qui se passe actuellement en Libye ne change rien à son programme de préparation au combat comme l’illustrent les exercices tactiques réguliers effectués par le commandement de la 4e Région militaire.

En ce qui concerne le Maroc, il faut savoir que des manœuvres de cette envergure se préparent des mois à l’avance. L’armée algérienne effectue régulièrement des manœuvres sur son territoire et il n’y a rien d’anormal à ce que l’armée marocaine fasse de même. S’il y a un élément en rapport direct avec l’Algérie qu’il faut rappeler, c’est peut-être le fait que ces manœuvres soient organisées près du lieu symbolique où s’est déroulée l’agression marocaine de 1963. C’est un clin d’oeil inamical mais à la limite infantile qui ne mérite même pas qu’on s’y arrête. Plus sérieusement, on peut envisager l’hypothèse que le pouvoir marocain a planifié ces manœuvres il y a quelques mois quand la crise de succession de Bouteflika a commencé à inquiéter les chancelleries qui ont anticipé le fait qu’une pareille crise politique ne pouvait que renforcer le rôle de l’ANP, une institution connue pour ses positions farouchement indépendantistes et souverainistes. C’est une perspective qui n’enchante guère la France et le Maroc comme on peut aisément s’en apercevoir aujourd’hui et on peut imaginer que la France ne peut que se réjouir du fait que ces deux évènements qui surviennent comme par hasard au même moment vont peut-être contribuer à disperser l’attention, les efforts et les ressources de l’ANP.

Reste maintenant à rappeler l’essentiel. Ce qui se passe dans le voisinage est très important. L’Algérie doit suivre de près l’évolution de la conjoncture géostratégique régionale pour adapter ses modalités et ses moyens d’action tant diplomatique que militaire. L’ANP qui est en première ligne lorsqu’il s’agit de défendre l’intégrité territoriale du pays se doit de continuer son programme de modernisation et de professionnalisation. Bien-sûr le fait que Washington vienne d’accepter la demande marocaine de se doter de 25 F16 block 72 avec un radar AESA, au prix de 3,8 milliards de dollars, n’est pas anodin et ne doit pas être pris à la légère. Mais l’équilibre des forces dans la région ne dépend pas d’un seul paramètre logistique et technique aussi important soit-il. C’est un tout dans lequel interviennent plusieurs facteurs. Par exemple, il ne suffit pas d’avoir un bon avion de combat. Le nombre d’heures de vol que peut se permettre une force aérienne pour ses pilotes est aussi important. Avec un budget deux fois supérieur à celui de l’armée marocaine, l’ANP a les moyens de répondre à tous les défis régionaux auxquels elle peut être confrontée.

Les gesticulations du voisinage ne doivent pas faire dévier l’ANP de son programme qui se doit de répondre en même temps à trois types de menaces distincts : 1) Etre capable de répondre à toute menace régionale de type conventionnel dans le cadre d’un conflit limité qui exige l’intervention combinée des quatre forces (terrestre, aérienne, navale et défense aérienne du territoire); 2) Etre capable de mettre au point une stratégie et une tactique adéquates dans le cadre de la dissuasion du faible au fort dans le cas d’une attaque d’une puissance supérieure. Dans ce cas, le rôle décisif de la DAT et de la force sous-marine ne devrait pas faire oublier d’autres formes d’actions non conventionnelles qui pourraient contrebalancer la supériorité aérienne et balistique de l’adversaire; 3) Enfin, l’ANP doit aussi être prête à gérer des menaces asymétriques que des puissances étrangères pourraient commanditer et/ou manipuler sous la forme d’intrusions de groupes terroristes sur le territoire national (exemple l’opération de Tiguentourine en 2013) et/ou de mouvements insurrectionnels armés fomentés par des groupes subversifs en concertation avec des officines étrangères.

Pour faire à ces trois types de menaces, l’ANP a réalisé des progrès importants durant ces dernières années. La crise actuelle ne doit pas la détourner du devoir qui consiste à parachever ce programme sans précipitation ni tergiversations et attentes inutiles. Le départ d’un clan présidentiel sous influence étrangère et la remontée du cours du baril devraient constituer une opportunité pour l’ANP laquelle est appelée à accélérer le processus de modernisation de ses forces en misant sur le facteur humain et sur la maîtrise des équipements acquis et en restant à l’écoute et au service du peuple dans la mesure où il n’y a pas plus grand multiplicateur de forces qu’un front intérieur solide.