La stratégie américano-israélienne et la contre-stratégie de Téhéran Par Amro Allan

L’analyste palestinien Amro Allan soutient que la campagne américano-israélienne ne vise pas l’effondrement immédiat du régime, mais à affaiblir structurellement l’Iran et à « préparer les conditions » de son renversement. La contre-stratégie de Téhéran, quant à elle, vise à redéfinir la dissuasion et à sortir de la guerre plus fort, et non simplement intact.

Quatre jours après le début de l’offensive sioniste-américaine contre la République islamique (un acte d’agression injuste et illégal), et alors que les performances sur le terrain et les contraintes opérationnelles des deux camps sont désormais plus claires, il est possible de proposer une analyse plus objective de la logique stratégique qui guide les principaux acteurs du conflit, en faisant abstraction, autant que possible, des déclarations exagérées et des postures rhétoriques qui dominent souvent la couverture médiatique.

Le caractère de la première frappe, qui a culminé avec le ciblage criminel du Guide suprême iranien, Sayyid Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables, suggère que le camp attaquant est entré en guerre avec une stratégie orientée vers l’un des deux scénarios possibles, en fonction du déroulement de la phase initiale.

Le premier scénario évoqué, largement relayé par les commentaires de l’époque, prévoyait un effondrement rapide et brutal de l’État, provoqué par l’éviction soudaine des dirigeants iraniens. Ce scénario aurait créé un vide politique que les réseaux nationaux pro-occidentaux auraient pu exploiter pour s’emparer des leviers clés du pouvoir. Quelles qu’aient été les intentions derrière la frappe initiale, ce scénario ne s’est pas concrétisé dans l’immédiat. Au contraire, la continuité du commandement, la cohésion institutionnelle et la capacité d’absorption du choc se sont révélées plus solides que les assaillants ne l’avaient apparemment anticipé.

Plus important encore, cependant, est ce qui a suivi. Le mode opératoire après la première frappe, ainsi que le contenu des déclarations émanant de Washington et de Tel-Aviv, une fois écartées les incohérences et les évolutions des objectifs de guerre, indiquent qu’un effondrement immédiat et en cascade n’était pas, de l’avis même des assaillants, l’issue la plus probable, même si elle aurait été la plus avantageuse. Une analyse réaliste du contexte politique intérieur iranien aurait également tempéré ces attentes. Les groupes affiliés à l’Occident, communément qualifiés d’« opposition » par les médias occidentaux, ont démontré, lors des récents épisodes de troubles intérieurs, une capacité d’organisation limitée et une faible aptitude à transformer la mobilisation en une brèche structurelle au sein de l’État. Il est donc raisonnable de conclure que les centres de planification du camp attaquant ne misaient pas principalement sur une prise de pouvoir interne immédiate, mais sur une campagne de pression et d’érosion de longue haleine.

La seconde hypothèse, plus cohérente avec le déroulement ultérieur des frappes et la poursuite de la campagne, suggère un objectif qui paraît plus plausible : non pas l’effondrement immédiat du régime, mais la « préparation des conditions » d’un renversement progressif de la République islamique à moyen ou long terme.

Selon cette interprétation, l’offensive vise à infliger des dommages durables aux capacités militaires et infrastructurelles de l’Iran, puis à instaurer un cessez-le-feu conçu pour affaiblir militairement et économiquement le pays et le contraindre politiquement, l’empêchant ainsi de transformer l’endurance du conflit en gains stratégiques, que ce soit en brisant le blocus ou même en l’allégeant significativement. L’idée n’est pas simplement que la campagne cherche à punir, mais qu’elle vise un objectif précis : l’Iran sort de ce cycle suffisamment affaibli pour être privé de toute influence politique dans le processus ultérieur, tandis que les agresseurs conservent leur liberté de manœuvre en vue d’une escalade ultérieure.

L’analogie implicite de cette approche est celle de l’Irak après la première guerre du Golfe au début des années 1990 : un coup initial majeur suivi d’une phase prolongée d’endiguement, d’usure et de pression économique, durant laquelle les capacités de l’État s’érodent progressivement, « préparant ainsi les conditions » d’une confrontation décisive ultérieure, une fois que tous les effets du premier cycle se seront pleinement fait sentir. La leçon stratégique pour l’Iran est toutefois que, dans de tels contextes, le « cessez-le-feu » fonctionne souvent moins comme une désescalade que comme un mécanisme visant à consolider l’asymétrie et à transformer les dommages militaires en un levier politique à long terme.

Même si telle est l’intention stratégique, elle se heurte à deux contraintes interdépendantes. La première est la contre-stratégie iranienne telle qu’elle s’est manifestée jusqu’à présent, tant dans la conduite du pays lui-même que dans le comportement des acteurs alliés au sein de l’Axe de la Résistance. La seconde est le contexte international plus large, qui diffère sensiblement de celui de la fin du XXe siècle, notamment en raison des positions plus fortes qu’occupent aujourd’hui la Chine et la Russie.

La posture militaire et politique de l’Iran a jusqu’à présent indiqué une préférence pour une gestion de l’escalade selon ses propres conditions plutôt que pour un cessez-le-feu rapide « à tout prix », une posture présentée comme distincte de l’approche adoptée par l’Iran lors de la « Guerre des Douze Jours » de juin 2025. L’élargissement du champ du conflit par les forces iraniennes, l’usage accru de la force létale et le rejet par Téhéran, selon le média israélien Yedioth Ahronoth/Ynet, d’une proposition américaine de cessez-le-feu immédiat transmise par un médiateur présumé italien, constituent les principaux indicateurs de cette analyse. À première vue, ces signaux suggèrent que l’objectif de Téhéran n’est pas seulement d’éviter une issue fatale à court terme, mais d’imposer des coûts suffisamment substantiels pour modifier l’équilibre politique et de dissuasion qui façonnera l’environnement d’après-guerre.

Dans cette perspective, l’objectif stratégique est d’assurer un équilibre régional plus favorable, dans lequel la dissuasion est renforcée et le coût d’une future agression est renchéri, plutôt que de simplement survivre à ce cycle de conflits. Cette logique éclaire également les enjeux tels que Téhéran semble les définir. Téhéran et ses alliés semblent interpréter l’objectif profond de la guerre comme étant à long terme : affaiblir l’Iran afin de pouvoir l’exploiter ultérieurement sur les plans politique et économique. L’objectif inverse est donc de garantir que la République islamique (et, par extension, son alliance régionale) sorte de la guerre dans une position stratégique plus forte qu’à la veille de l’offensive. Cela permettrait à Téhéran de transformer les résultats militaires en levier politique dans un contexte géopolitique en constante évolution, notamment par une coordination avec la Chine et la Russie, plutôt que d’accepter un cessez-le-feu précipité qui n’apporterait qu’un gain symbolique éphémère, sans altérer les conditions stratégiques sous-jacentes.

De ce point de vue, l’issue de la guerre ne se limite pas à une simple question bilatérale entre l’Iran et ses adversaires. Elle est susceptible de façonner la trajectoire stratégique du monde arabe et de l’Asie occidentale dans son ensemble, et de s’inscrire dans l’émergence d’un ordre international plus multipolaire. Dès lors, les acteurs régionaux sont confrontés à un choix : soit un ordre sécuritaire israélien se consolide durablement (normalisant le recours périodique à la force illégale comme instrument de gouvernance régionale), soit une première étape durable est franchie vers un équilibre régional plus autonome, moins vulnérable à la coercition et aux vetos extérieurs – une ambition qui anime la région depuis les accords Sykes-Picot.

Par conséquent, les États arabes qui ont adopté la neutralité, ou qui se sont matériellement alignés sur l’agression, devront assumer les conséquences stratégiques de leur position, quelle que soit l’issue du conflit.

La version anglaise de cet article a paru le 4 mars 2036 dans Al Mayadeen

Les opinions exprimées dans cet article engagent l’auteur et n’expriment pas nécessairement le point de vue de la rédaction.

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