Faux drapeaux sur l’Iran Par Mohand Biri
10.03.2026. Les opérations « false flag » qui ont déjà commencé durant le conflit en cours en vue d’entraîner les pays arabes dans la guerre contre l’Iran, ne datent pas d’aujourd’hui et s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie de fragmentation de la région. Cette stratégie est loin de se résumer aux opérations clandestines des divers services de renseignement actifs dans la région. Elle s’appuie également sur des contradictions structurelles d’ordre sociopolitique qu’il convient de comprendre pour mieux les surmonter dans le cadre d’une diplomatie proactive. C’est ce que tente de montrer la contribution ci-dessous de Mohand Biri.
Quand l’isolement régional remplace la bombe
À plusieurs reprises au cours de ces dernières années, et jusque durant le conflit en cours, l’Arabie Saoudite a rendu publique la neutralisation d’agents du Mossad israélien opérant clandestinement sur son territoire. Ces révélations successives ne relèvent pas du hasard ou de la simple communication : elles documentent en temps réel une stratégie délibérée, cohérente, et d’une précision qui révèle une doctrine éprouvée. Il ne s’agit pas d’espionnage classique, mais d’opérations visant à fabriquer des incidents imputables à l’Iran, à provoquer des crises entre Riyad et Téhéran, et à briser de l’intérieur la réconciliation irano-saoudienne scellée à Pékin en mars 2023. C’est cette réalité documentée, et la logique stratégique qu’elle révèle, qui est au cœur de cet article.
L’alliance américano-israélienne mène contre l’Iran et contre la stabilité de la région arabo-musulmane une offensive qui emprunte, parallèlement à l’action militaire directe — dont les difficultés croissantes feront l’objet d’un prochain article —, deux stratégies relevant des opérations spéciales. La première est la manipulation des minorités ethniques et confessionnelles — Kurdes, Baloutches, Arabes du Khuzestan, Azéris en Iran, mais aussi d’autres composantes de la diversité de la Oumma, au-delà des frontières iraniennes. Ces groupes ne relèvent pas du même registre idéologique, politique ou culturel, et rien ne serait plus inexact que de les traiter comme une catégorie homogène. Ce qui leur est commun dans la stratégie en cours est uniquement l’usage qu’en fait la puissance déstabilisatrice : chaque spécificité identitaire peut devenir un levier d’ingérence dès lors que l’État-cible n’a pas su ou pu prendre en charge les aspirations de ses composantes, ce qui pose la nécessité d’adapter aux défis présents les atouts historiques dont disposent les pays de la région pour gérer leurs diversités ethnoculturelles et confessionnelles.
La seconde stratégie est l’objet du présent texte : les opérations sous faux drapeau, c’est-à-dire la fabrication délibérée d’incidents attribués à l’Iran pour le dresser contre ses voisins arabes et turcs. L’analyse progressera en quatre temps : la mécanique de ces opérations et les conditions de leur efficacité ; le théâtre actuel dans ses différentes dimensions — Arabie Saoudite, Turquie – et son principal vecteur : la guerre informationnelle
Mécanique d’une arme ancienne, formes nouvelles
L’opération sous faux drapeau — le terme vient de la guerre maritime, où l’on hissait le pavillon d’un État tiers pour tromper l’ennemi avant d’attaquer — désigne toute action conduite par un acteur mais conçue pour être attribuée à un autre, afin de déclencher une crise entre les parties visées. Sa logique est d’une clarté glaçante : faire se battre ses ennemis entre eux, à sa place, sans en assumer la responsabilité. Elle réussit quand trois conditions sont simultanément réunies : une méfiance préexistante entre les parties ciblées, fondée sur des blessures historiques réelles ; une réaction rapide et émotionnelle de la partie visée, avant toute vérification indépendante ; une rupture des canaux de communication directe entre les deux parties, qui rend impossible tout échange permettant de dissiper le malentendu fabriqué.
Ces trois conditions ont été soigneusement cultivées dans les relations irano-arabes. La fracture confessionnelle d’abord : elle a été entretenue pendant des décennies par des accusations mutuelles entre certains courants wahhabites et certains courants chiites — les uns et les autres encouragés, et parfois même créés de toutes pièces, par des officines et services spéciaux dont les cadres avaient été formés aux techniques de manipulation des identités ethniques ou religieuses, héritées en droite ligne de l’islamologie appliquée et autres études d’ethnologie et d’anthropologie coloniales, qui composent une partie essentielle du corpus orientaliste. Connaître les divisions internes d’une société pour mieux les exploiter est une méthode aussi ancienne que la domination impériale, et elle n’a pas disparu avec la décolonisation formelle. Cette ingénierie confessionnelle, pilotée de l’extérieur, a transformé en fracture apparemment théologique ce qui n’était, dans ses ressorts profonds, qu’un conflit d’intérêts géopolitiques instrumentalisant la religion. La réactivité immédiate des opinions publiques, aujourd’hui amplifiée par les réseaux sociaux, constitue la deuxième condition. La rupture diplomatique irano-saoudienne de 2016 à 2023, qui avait supprimé pendant sept ans tout canal direct entre Riyad et Téhéran, constituait la troisième. L’accord de Pékin y a précisément remédié — c’est pourquoi ses adversaires s’emploient à le détruire avec une telle obstination.
Deux précédents historiques éclairent la continuité de cette doctrine. En 1954, l’opération Susannah — dite affaire Lavon — vit des agents du renseignement militaire israélien poser des bombes dans des établissements américains et britanniques en Égypte, en les attribuant à des nationalistes égyptiens, afin de dégrader les relations du Caire avec l’Occident et de provoquer une intervention contre Nasser. L’opération fut découverte, ses agents arrêtés. Ce précédent établit il y a soixante-dix ans une doctrine que l’on retrouve intacte aujourd’hui : Israël est prêt à frapper des intérêts alliés et à les attribuer à un tiers pour retourner des partenaires contre un État arabe. En 1964, la fabrication de l’incident du golfe du Tonkin — une prétendue attaque nord-vietnamienne contre des destroyers américains que les archives déclassifiées de la NSA ont établi en 2005 n’avoir jamais eu lieu — fournit le prétexte à l’escalade massive au Vietnam. La leçon commune est simple : la fausse attribution ne tire son efficacité que de la vitesse avec laquelle la cible réagit, avant que la vérité ne soit établie.
Les formes contemporaines de cette arme ont considérablement évolué. Aux actions cinétiques classiques — attentats, assassinats, sabotages attribués à un tiers — s’est ajouté un arsenal informationnel d’une sophistication sans précédent : réseaux de faux comptes coordonnés simulant des opinions locales, campagnes de fausses déclarations attribuées à des dirigeants, fabrication de documents diplomatiques, et désormais deepfakes audio et vidéo d’une qualité suffisante pour tromper des audiences non averties. Dans le contexte régional, une forme particulièrement redoutable consiste à simuler des actes de violence à connotation confessionnelle pour réactiver les réflexes sectaires cultivés pendant des décennies. L’Irak post-2003 en reste la démonstration la plus tragique : des attentats dont certains furent ultérieurement reliés à des provocateurs extérieurs plongèrent le pays dans une guerre civile confessionnelle dont il ne s’est pas encore relevé.
Ce que les agents du Mossad cherchaient à faire en Arabie Saoudite
Le conflit irano-israélien de juin 2025 a rendu manifeste une réalité que les stratèges de Tel-Aviv et de Washington ne pouvaient plus ignorer : la voie de la destruction militaire directe de la République islamique a atteint ses limites visibles. L’Iran n’a pas été brisé par l’embargo le plus sévère de l’histoire contemporaine. Il n’a pas été renversé par les tentatives de déstabilisation intérieure. Ses capacités militaires n’ont pas été détruites. Face à cet échec des méthodes directes, l’effort de guerre contre l’Iran a été maintenu dans ses objectifs mais significativement renforcé par la mobilisation de méthodes d’action indirectes — au premier rang desquelles la stratégie d’isolement régional visant à briser l’accord de réconciliation irano-saoudien de Pékin, qui avait renversé l’architecture de division régionale patiemment construite pendant des décennies et démontré que la Chine pouvait réussir là où Washington avait délibérément cultivé l’antagonisme.
Les neutralisations successives d’agents du Mossad annoncées par les autorités saoudiennes permettent de reconstituer le schéma opératoire avec précision. Premier niveau : le recrutement de membres de communautés locales pour organiser des incidents imputables à l’Iran, exploitant certaines frustrations identitaires comme matière première de provocations fabriquées. Deuxième niveau : des opérations de désinformation numérique diffusant de fausses déclarations attribuées à des responsables iraniens exprimant une hostilité explicite envers les institutions saoudiennes. Troisième niveau : des tentatives d’infiltration des canaux de communication diplomatique entre Riyad et Téhéran pour y injecter de faux documents propres à provoquer des crises de confiance entre les deux chancelleries. L’objectif de l’ensemble est d’une lisibilité totale : reconstituer les conditions de méfiance et d’hostilité que sept ans de rupture diplomatique avaient solidifiées, et que l’accord de Pékin avait commencé à défaire.
La décision saoudienne, réitérée à plusieurs reprises, de rendre publiques ces opérations démantelées constitue en elle-même un acte stratégique majeur. Elle adresse simultanément plusieurs messages : à Téhéran, la preuve que les tensions entre les deux pays ont été fabriquées de l’extérieur ; à Washington et Tel-Aviv, que la méthode a été identifiée et que ses victimes refusent de s’y soumettre en silence ; à l’opinion publique arabe et musulmane enfin, que la fracture confessionnelle présentée comme un conflit de fond est pour une part déterminante une construction artificielle entretenue par des puissances extérieures indifférentes au sort des peuples de la région. Rendre publique une opération démantelée, c’est la retourner contre son auteur.
La Turquie : cible déclarée, riposte anticipée
La Turquie constitue une cible de premier ordre, pour des raisons qui dépassent la seule question iranienne. Membre de l’OTAN mais de plus en plus autonome vis-à-vis de Washington, entretenant des relations fonctionnelles avec Téhéran, Moscou et Pékin, ayant pris publiquement position en faveur de la Palestine et contre Israël, la Turquie est un acteur dont l’alignement incertain rend la déstabilisation doublement rentable pour l’alliance américano-israélienne. Ce n’est plus seulement une réalité opérationnelle implicite : de plus en plus de responsables politiques et d’analystes américains, et plus encore israéliens, affirment désormais publiquement que la Turquie est dans leur collimateur. Ce qui n’était que sous-entendu entre chancelleries entre dans le domaine du discours assumé.
Dans ce contexte, la dernière volte-face de Trump sur l’utilisation de la carte kurde — dont ce n’est pas l’objet de cette analyse — doit être lue comme un message adressé tout autant à la Turquie qu’à l’Iran, même si c’est ce second destinataire qui avait jusqu’ici retenu l’attention des observateurs. Le levier kurde contre Ankara n’est pas un dérapage tactique : il s’inscrit dans une logique d’encerclement simultané des deux puissances régionales les plus rétives à l’hégémonie américano-israélienne, chacune étant visée sur ses lignes de fracture intérieure. La perspective d’un Kurdistan indépendant conçu comme un « second Israël » — enclave stratégique entretenue de l’extérieur pour fragmenter durablement la région — est une idée ancienne, élaborée à l’époque par certains stratèges de l’OTAN, et qui continue de jouir, jusqu’à aujourd’hui, d’une certaine sympathie dans plusieurs cercles de réflexion, notamment israéliens. C’est précisément cette perspective que Boumediene avait identifiée et signifiée à Kissinger sans détour. Elle n’a pas disparu — elle a simplement attendu les conditions favorables à sa réactivation.
Ce qu’il faut souligner avec force — car l’événement a été très peu médiatisé, et l’on comprend aisément pourquoi —, c’est qu’Ankara a manifestement anticipé ce jeu. Le Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation marxiste-léniniste fondée par Abdullah Öcalan, toujours détenu, a proclamé l’année dernière l’arrêt de la lutte armée et son engagement dans le combat politique pacifique. Cette décision historique n’est pas survenue dans un vide : elle résulte d’un processus dans lequel Ankara a joué un rôle déterminant, en créant les conditions qui ont permis à Öcalan de formuler cet appel depuis sa cellule. En neutralisant ainsi le principal levier de déstabilisation intérieure que l’alliance américano-israélienne entendait actionner contre elle, la Turquie a réalisé un mouvement défensif d’une efficacité considérable — d’autant plus remarquable qu’il a été accompli discrètement, sans publicité, retirant à l’adversaire son outil avant même qu’il tente de s’en servir. Les opérations concrètes menées sur le sol turc confirment la réalité de la menace : assassinats d’officiers iraniens ou de membres du Hezbollah dont les signatures pointaient vers le Mossad, campagnes de désinformation attribuant à l’Iran des tentatives d’ingérence dans la politique intérieure turque. Les vagues d’arrestations de 2023 et 2024 ont mis hors jeu plusieurs cellules, mais la pression structurelle demeure.
La guerre informationnelle : fabriquer le conflit dans les esprits
Parallèlement aux opérations de terrain, la campagne mobilise à grande échelle les instruments de la manipulation de l’information. Des enquêtes du Stanford Internet Observatory et du Citizen Lab de Toronto ont documenté des réseaux de comptes coordonnés et inauthentiques opérant en arabe, en persan et en turc, dont la mission est d’attiser les tensions confessionnelles et de propager de fausses informations sur des agissements iraniens contre des intérêts arabes. Le procédé est constant : amplifier ou fabriquer des déclarations de responsables iraniens exhalant une hostilité religieuse envers le monde sunnite, diffuser des images hors contexte présentées comme documentaires, construire des récits faisant des Gardiens de la Révolution les instigateurs d’attentats que des acteurs extérieurs avaient réellement organisés. L’objectif n’est pas de convaincre les gouvernements — ceux-ci savent lire les faits — mais de saturer les opinions publiques d’une image de l’Iran incompatible avec la normalisation, de sorte que poursuivre l’accord de Pékin expose les gouvernements arabes à une contestation populaire intérieure difficile à gérer. La guerre informationnelle ne vise pas la chancellerie : elle vise la rue.