Le monde arabo-musulman à la croisée des chemins Par Mohand Biri

 « Comment peut-on se taire, alors que notre terre, si longtemps martyrisée, hurle sous nos pieds. »

Youcef Sebti

Ce qui se joue aujourd’hui dans le golfe Arabo-Persique n’est pas un conflit régional ordinaire. C’est le paroxysme armé d’une bataille pour l’architecture politique du Moyen-Orient dans son ensemble, dont l’issue déterminera qui, des puissances extérieures ou des acteurs régionaux eux-mêmes, arbitrera l’ordre de la région pour les décennies à venir.

La problématique centrale peut être formulée ainsi : dans quelle mesure la guerre en cours accélère-t-elle le retrait américain d’une région que les États-Unis quittent structurellement depuis deux décennies, et quelles forces politiques rempliront le vide stratégique que ce retrait laissera ? Cette question commande toutes les autres et appelle une démarche doublement articulée. Diachronique d’abord : ce conflit s’inscrit dans une séquence historique longue dont la guerre d’octobre 1973 constitue le moment charnière, et dont Oslo représente le premier acte d’une réponse américano-israélienne construite sur la négation des droits palestiniens légalement reconnus, la fragmentation délibérée du monde arabe, et un arsenal idéologique — de Renan à Huntington en passant par Bernard Lewis — dont la fonction est de naturaliser la domination en hiérarchisant les peuples. Synchronique ensuite : les dynamiques actuelles — fractures profondes au sein du camp occidental, jeux d’ambitions des puissances régionales, résistance iranienne prolongée, échec patent des Accords d’Abraham — modifient en temps réel les paramètres de cette équation.

L’analyse s’organise en trois moments : la généalogie du projet américano-israélien, d’Oslo aux Accords d’Abraham, ses contradictions constitutives et son impasse structurelle ; le paradoxe d’une puissance américaine qui entend simultanément limiter la pénétration chinoise et russe tout en préparant son retrait, dans un contexte de fractures internes inédites ; les jeux d’ambitions des puissances régionales et les deux scénarios qui se dessinent pour l’après-guerre.

 D’Oslo aux Accords d’Abraham : généalogie d’un échec annoncé

Pour comprendre le conflit en cours, la rétrospective est indispensable. La dégradation systématique de la situation arabe depuis la guerre d’octobre 1973 n’est ni le fruit du hasard ni l’œuvre d’une volonté mystérieuse, mais le résultat documenté d’une stratégie de destruction précise. L’offensive égyptienne de 1973, soutenue à des degrés différents par les armées arabes, avait démontré que la coordination arabe pouvait menacer la supériorité militaire israélienne, organiquement liée au système politico-militaire occidental. L’embargo pétrolier de l’OPEP, dans lequel l’Arabie saoudite du roi Fayçal joua un rôle déterminant, avait révélé que la rente pétrolière pouvait être un instrument de souveraineté. Cette double démonstration fut perçue à Washington et à Tel Aviv comme une menace existentielle à neutraliser durablement — par la force militaire, la déstabilisation intérieure, la manipulation des différends territoriaux et l’activation, souvent artificielle, de logiques ethniques et confessionnelles aussi vieilles, dans leurs fondements, que le colonialisme.

La réponse ne tarda pas, et elle fut immédiate, multiforme et géographiquement étendue. C’est dans ce cadre précis qu’il faut lire l’un des épisodes les moins commentés mais les plus révélateurs de la stratégie américaine de l’époque : c’est Henry Kissinger qui conseilla — le terme est diplomatique — au roi Hassan II de lancer la Marche verte en novembre 1975, permettant au Maroc de s’installer au Sahara occidental au départ de l’Espagne coloniale. La cible réelle de cette opération n’était pas l’Espagne : c’était l’Algérie, puissance régionale montante et figure de proue du mouvement des non-alignés, dont Boumediene incarnait avec éclat l’ambition souverainiste. Maintenir à sa frontière occidentale un contentieux territorial chronique avec le Maroc, lier Rabat à Washington par la question sahraouie, et encercler diplomatiquement Alger : telle était la logique de l’opération. La France de Giscard d’Estaing s’y impliqua directement, engageant ses Jaguars aux côtés des forces marocaines pour bombarder les combattants sahraouis du Polisario — démontrant que la manipulation des différends territoriaux arabes par les puissances occidentales n’était pas seulement américaine.. 

Cette même période révèle, par contraste, la lucidité stratégique de Boumediene face aux pièges que les puissances extérieures tendaient au monde arabe. Conscient que tout conflit entre l’Irak et l’Iran ne profiterait qu’aux États-Unis et à leur protégé israélien en fragmentant durablement le Moyen-Orient, il réussit à organiser à Alger, en mars 1975, une rencontre historique entre Saddam Hussein et le Shah d’Iran, aboutissant aux Accords d’Alger qui réglaient provisoirement le contentieux frontalier entre les deux pays. Ce succès diplomatique algérien illustrait ce qu’une souveraineté nationale vigilante pouvait accomplir. Mais la révolution islamique de 1979, qui ramena Khomeiny de son exil parisien au pouvoir à Téhéran, recomposa les équilibres régionaux. La guerre éclata en septembre 1980, une année seulement après le triomphe de la révolution. Pour tenter d’y mettre fin, l’Algérie paya le prix du sang : une délégation de ses meilleurs diplomates, conduite par Mohammed Seddik Benyahia, son ministre des Affaires étrangères, périt dans un accident d’avion en mai 1982 alors qu’elle tentait de négocier un cessez-le-feu.

L’Irak fut finalement démembré en 2003. La Libye fragmentée en 2011. La Syrie ravagée. Le Yémen saigné. La décennie noire algérienne des années 1990, dont le bilan dépasse 200 000 morts, illustre la méthode dans toute sa brutalité : vider un État national de sa substance intellectuelle et morale, ternir son image internationale, et réduire son armée au rôle d’une force de répression interne — répliquant la logique de la « force locale » que le colonialisme avait tenté d’instituer à l’été 1962. L’Algérie s’est redressée malgré l’ampleur des défis.

L’Égypte, première puissance démographique arabe avec ses 110 millions d’habitants, fait l’objet d’une stratégie d’asphyxie d’une particulière sophistication, combinant plusieurs instruments convergents. Le Grand Barrage de la Renaissance, construit par l’Éthiopie avec des financements et des soutiens techniques dont les sources ne sont pas toutes désintéressées, menace de réduire de 25 à 40 % le débit du Nil disponible pour l’irrigation égyptienne selon les projections de l’Institut du Nil — dans un pays où 95 % de la population vit dans la vallée nilotique et dépend de ce fleuve pour sa survie alimentaire. Simultanément, le projet de canal Ben Gourion — voie maritime de substitution reliant la mer Rouge à la Méditerranée en passant, est-ce un hasard, par Gaza — est conçu pour concurrencer structurellement le canal de Suez, dont les recettes représentent plusieurs milliards de dollars annuels pour le Caire et constituent une rente stratégique vitale pour une économie sous pression permanente. Priver l’Égypte de cette rente reviendrait à amputer significativement sa capacité d’investissement souverain et à accroître mécaniquement sa dépendance financière envers les institutions internationales et les puissances qui les contrôlent.

Ces manœuvres contre l’Égypte s’inscrivent dans une stratégie plus large de contrôle des passages et circuits maritimes arabes ou impliquant les intérêts arabes — stratégie dont la cohérence révèle l’ambition systémique. Le canal de Suez, le détroit de Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz, le détroit de Gibraltar : chacun de ces nœuds stratégiques fait l’objet d’une attention particulière des puissances occidentales, qui cherchent à en maintenir la maîtrise opérationnelle ou à en déléguer le contrôle à des acteurs non arabes.

Cette stratégie ne s’est pas déployée dans un vide intellectuel. Elle s’est appuyée sur un arsenal idéologique dont les racines plongent dans l’orientalisme du XIXe siècle. Ernest Renan, dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 1862, posait la thèse d’une irréductible infériorité du « sémite » — comprenez l’Arabe — face à l’« indo-européen », seul capable de rationalité scientifique. Georges Dumézil a fourni au XXe siècle une caution académique supplémentaire à cette hiérarchie des peuples. Bernard Lewis a recyclé et actualisé cette tradition dans une forme directement opérationnelle pour les stratèges néoconservateurs : sa distinction entre les peuples « indo-européens » — Turcs et Iraniens — présentés comme dotés d’une rationalité politique susceptible de négociation, et les Arabes, dépeints comme structurellement enclins au fanatisme et inaptes à la souveraineté stable, a nourri des décennies de politique américaine au Moyen-Orient. Lewis était conseiller de Dick Cheney lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Son influence irrigue encore des cercles qui, de Washington à New Delhi, utilisant ce clivage pseudo-scientifique pour disqualifier moralement toute résistance arabe. 

Samuel Huntington a donné à cette tradition une dimension géopolitique globale. Dans Le Choc des civilisations, il préconisait que les États-Unis constituent des coalitions inter-civilisationnelles pour contenir la montée en puissance de la Chine « confucéenne ». Sa hantise principale était ce qu’il nommait la convergence « islamo-confucéenne » : une alliance stratégique entre la Chine et le monde musulman, combinant ressources énergétiques et puissance industrielle, capable de défier l’hégémonie américaine. Les Accords d’Abraham sont la mise en œuvre opérationnelle de cette vision : constituer un bloc « abrahamique » — « judéo-chrétien » et « islam normalisé » — capable de faire front commun face à Pékin. La réconciliation irano-saoudienne de mars 2023, orchestrée par la Chine, réalisait précisément le cauchemar huntingtonien : Pékin réussissait en quelques semaines à jeter les bases de la convergence que les Accords d’Abraham étaient censés prévenir, en cassant le clivage chiite-sunnite que les stratèges américano-israéliens avaient érigé en principal levier de domination régionale depuis plusieurs décennies, notamment depuis 2003.

Les Accords d’Oslo de 1993 ne peuvent être compris qu’à travers le contexte exceptionnel qui les rendit possibles — et que la partie américano-israélienne avait en grande partie construit. L’effondrement de l’URSS avait supprimé un soutien stratégique. La Chine n’avait pas encore émergé comme contrepoids économique et diplomatique. L’Algérie était saignée par sa décennie noire. L’Iran et l’Irak sortaient exsangues de huit années de guerre mutuellement encouragée par les États-Unis. L’OLP se retrouvait acculée à Tunis sans ressources ni soutiens. C’est dans cet isolement total qu’Arafat accepta des accords dont la logique réelle était celle d’un bantoustan : une Autorité palestinienne sans souveraineté nationale, sans contrôle des frontières, sans ressources fiscales indépendantes, sans maîtrise de El Qods-Est, et sans gel des colonies. Le nombre de colons est passé de 110 000 en 1993 à plus de 700 000 aujourd’hui selon les données de l’ONU — la colonisation a plus que sextuplé pendant les trente années du « processus de paix ». Oslo était une ruse de guerre diplomatique dont la fonction était de faire baisser la garde adverse pour créer des faits accomplis.

Les Accords d’Abraham de 2020 en représentent la version débarrassée de tout vernis — mais dans un contexte international radicalement transformé, ce qui constitue leur contradiction fondamentale. Ils sont structurellement autoritaires : des gouvernements signent des normalisations que leurs populations rejettent massivement, l’Arab Barometer révélant qu’entre 2021 et 2023, plus de 80 % des citoyens arabes s’y opposaient en l’absence d’un État palestinien souverain, tel que le prescrivent les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité. Ils sont fondamentalement discriminatoires dans leur rapport au droit international : Israël dispose d’un arsenal nucléaire non déclaré estimé entre 80 et 400 têtes par le Bulletin of Atomic Scientists, sans contrôle international, tandis que Washington refuse aux États de la région tout programme nucléaire, y compris civil et soumis aux contrôles de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Cette asymétrie nucléaire illustre avec une clarté parfaite la nature réelle de l’ordre que ces accords consacrent : non une architecture de sécurité collective, mais un système de domination exclusive maintenu par la force et le veto américain.

Leur échec est désormais multidimensionnel. La normalisation saoudienne, clé de voûte du dispositif, est politiquement impossible depuis le 7 octobre 2023. Ce que la Cour internationale de justice a qualifié de situation comportant un « risque plausible de génocide » dans son ordonnance du 26 janvier 2024 a transforme tout projet de normalisation en répulsion morale durable. Mohammed ben Salmane a maintenu ses trois conditions non négociables : garanties de défense mutuelle formelles, avancées concrètes vers un État palestinien, et droit à l’enrichissement de l’uranium sur le sol saoudien — rompant précisément l’asymétrie nucléaire au cœur du système. Si l’Iran résiste militairement encore quelques mois, la démonstration de la vulnérabilité du dispositif américano-israélien sera suffisamment probante pour que même les États signataires reconsidèrent leur position. Le Maroc, dont l’opinion publique n’a jamais accepté la normalisation, est particulièrement exposé à cette dynamique de délégitimation. La crise économique et sociale aggravera, sans aucun doute, ces évolutions.

Le paradoxe américain : dominer pour mieux se retirer

Derrière la mécanique du conflit se profile un paradoxe stratégique qui en commande l’issue : les États-Unis poursuivent simultanément deux objectifs en tension — maintenir une domination résiduelle pour limiter la pénétration chinoise, dont les échanges avec le monde arabe ont dépassé 400 milliards de dollars en 2023 contre moins de 50 milliards en 2000, tout en préparant un retrait structurel rendu possible par leur autosuffisance énergétique. C’est la traduction opérationnelle exacte de la hantise huntingtonienne : empêcher la convergence islamo-confucéenne tout en réduisant le coût d’un engagement dont la justification économique s’est évaporée.

Ce paradoxe est explicitement théorisé dans le document de Stratégie de sécurité nationale publié par l’administration Trump en novembre 2024, qui énonce que les États-Unis doivent « recentrer leurs ressources sur la compétition des grandes puissances » plutôt que de « s’engager dans des conflits régionaux coûteux aux intérêts stratégiques déclinants », et que « la domination énergétique américaine réduit la dépendance stratégique envers des régions instables ». La part du pétrole du Golfe dans la consommation américaine est tombée de plus de 25 % en 2000 à environ 8 % aujourd’hui selon l’Energy Information Administration. C’est précisément le sens originel du slogan « America First » : cesser de financer la sécurité de régions dont les États-Unis ne dépendent plus énergétiquement.

La guerre contre l’Iran contredit cette doctrine, et les fractures qu’elle engendre atteignent une ampleur inédite. L’appel de Trump à « libérer le détroit d’Ormuz » — par lequel transitent environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole, vitaux pour les économies asiatiques alliées de Washington — a provoqué une réaction de rejet en Occident, y compris au sein même de l’establishment sécuritaire américain, révélant la contradiction entre la rhétorique belliqueuse et la doctrine de désengagement. L’audition de la directrice de la CIA devant le Congrès n’a pas fourni les justifications attendues, exposant publiquement les divergences au sommet de l’appareil sécuritaire. La démission de J.Kent, directeur de l’antiterrorisme, a constitué un signal systémique d’une portée considérable : dans une lettre d’une gravité exceptionnelle, Kent a accusé explicitement le président d’avoir été entraîné dans une guerre — non justifiée par aucune menace imminente, a-t-il souligné — par le lobby israélien, contredisant frontalement la doctrine au nom de laquelle il avait été nommé. L’opinion publique américaine, majoritairement opposée à un nouvel engagement militaire selon les sondages Gallup et Pew Research de 2024, constitue le fond sur lequel ces fractures institutionnelles prennent toute leur signification politique.

La divergence d’intérêts entre Washington et Tel Aviv est ici déterminante. Pour Washington, la guerre contre l’Iran s’inscrit dans une logique de dégradation maximale des capacités adverses avant un retrait négocié. Pour Tel Aviv, l’enjeu est existentiel : Israël, dont la survie repose structurellement sur le soutien constant et massif américain — plus de 158 milliards de dollars d’aide cumulée selon le Congressional Research Service, plus de quarante-cinq vetos au Conseil de sécurité depuis 1967 —, perçoit le retrait américain comme une menace ontologique et cherche à le prévenir en entraînant Washington dans un engagement irréversible. Netanyahou a besoin d’une guerre permanente là où Washington a besoin d’une paix négociée permettant le désengagement. Cette divergence, longtemps masquée par la convergence tactique, devient structurellement visible à mesure que les coûts s’alourdissent et que la colère monte dans les pétromonarchies du Golfe, qui n’hésitent plus à appeler « escroquerie » un parapluie américain protégeant Israël inconditionnellement tout en fragilisant la légitimité des régimes arabes alliés.

 Les jeux des puissances régionales et les scénarios de l’après-guerre

La guerre se terminera. Sa fin laissera un vide stratégique que les puissances régionales anticipent déjà — chacune jouant un double jeu dont la complexité conditionne les scénarios possibles.

La Turquie constitue le cas le plus emblématique. Erdogan a lié toute normalisation avec Israël à l’application effective des résolutions de l’ONU — position qui lui confère une double légitimité, interne auprès d’une opinion profondément pro-palestinienne, et externe dans le monde musulman sunnite dont il ambitionne le leadership. Derrière cette posture, la Turquie poursuit des ambitions régionales concrètes et déjà partiellement à l’œuvre : présence militaire permanente en Syrie septentrionale, influence déterminante en Libye où le gouvernement de Tripoli lui a accordé des droits sur les zones économiques exclusives en Méditerranée orientale contestant les prétentions grecques et chypriotes, et aspirations dans les républiques turciques d’Asie centrale. Un arrangement avec Tel Aviv est théoriquement concevable si Israël reconnaît une sphère d’influence turque en Syrie septentrionale — mais les exigences palestiniennes d’Erdogan le rendent politiquement insoutenable pour une coalition israélienne ouvertement raciste et expansionniste et donc foncièrement hostile à toute concession.

L’Iran joue un double jeu d’une cohérence comparable. Sa défense de la cause palestinienne — instrumentalisée comme vecteur de légitimité au-delà de ses frontières confessionnelles — lui permet de maintenir une présence stratégique au Levant, en Irak et dans le Golfe. Ces ambitions sont concrètes : influence sur Baghdad depuis 2003, soutien aux Houthis au Yémen, revendications à peine déguisées sur Bahreïn dont la population est majoritairement chiite, et occupation des îles Abu Moussa et des deux Tounbs revendiquées par les Émirats arabes unis. Un arrangement post-guerre supposerait que Téhéran obtienne une reconnaissance implicite de sa sphère d’influence en échange d’un accord encadré sur son programme nucléaire — scénario que Tel Aviv refuse structurellement mais que Washington pourrait accepter si sa présentation comme victoire diplomatique est praticable. La résistance prolongée de l’Iran renforcerait considérablement sa position de négociation.

La position saoudienne est déterminante pour l’un et l’autre scénario. Riyad a démontré sa capacité à traiter directement avec Pékin — la médiation irano-saoudienne acceptée sans consultation de Washington — tout en maintenant une dépendance sécuritaire formelle envers les États-Unis. Ses trois conditions, rappelons-le, définissent les paramètres d’un ordre régional alternatif : défense mutuelle contractuelle rompant la logique discrétionnaire du parapluie américain, État palestinien souverain rendant la normalisation défendable, enrichissement nucléaire brisant le monopole israélien. Aucune de ces conditions n’est acceptable pour Netanyahou. Elles pourraient l’être pour un successeur contraint par l’épuisement militaire, les difficultés économico-financières et l’isolement international croissant.

Deux scénarios se dessinent.

Le premier — la fragmentation perpétuée — repose sur la capacité américano-israélienne à exploiter les ambitions turques et iraniennes pour construire un système régional dans lequel chaque puissance obtiendrait une satisfaction partielle de ses revendications en échange de son intégration dans une architecture dont la condition invariante serait la suprématie israélienne et l’impossibilité d’un pôle de puissance arabe autonome. Ce scénario bute sur une résistance arabe et musulmane que plus d’un demi-siècle de destruction et de sabotages n’ont pas substantiellement affaiblie, renforcée par les fractures dans le camp occidental, notamment nord américain et, en parallèle, une  multipolarisation croissante des relations internationales. 

Le second — l’organisation d’une souveraineté collective — repose sur la mobilisation d’un potentiel systématiquement sous-exploité : 57 États de l’Organisation de la Coopération Islamique, 1,9 milliard d’habitants, environ 60 % des réserves mondiales de pétrole, plus de 40 % des réserves de gaz, le contrôle des principaux détroits maritimes. Pourtant le commerce intra-arabe ne dépasse pas 10 à 12 % du total selon la CNUCED, contre plus de 60 % pour l’Union européenne, et le monde arabe ne produit que 1 % de la recherche scientifique mondiale selon l’UNESCO. Cette atomisation n’est pas une fatalité civilisationnelle — contrairement aux thèses de Renan et Lewis : c’est le résultat documenté d’une politique délibérée de fragmentation. Ce scénario exige une intégration économique réelle, des capacités scientifiques et industrielles autonomes, une architecture de sécurité collective indépendante de toute puissance extérieure, et des dynamiques de rapprochement culturel et scientifique construisant des architectures fédératives dépassant les divisions idéologiques actuelles. Loin d’être des obstacles, les particularités nationales, nationalitaires, culturelles, confessionnelles ou autres qui caractérisent la Oumma et chacune de ses parties constituent, au contraire, des atouts pour une renaissance géopolitique et civilisationnelle. Le seul cadre d’épanouissement de ces composantes est justement la Oumma, pour peu que la liberté, la justice et la lucidité se conjuguent dans l’action. L’histoire nous l’enseigne et les évolutions internationales les plus actuelles le confirment.

Souveraineté, démocratie, mission historique

La guerre en cours accélère le retrait américain — par l’alourdissement de ses coûts, par les fractures qu’elle révèle au sein de l’establishment américain, et par l’échec qu’elle consomme du projet des Accords d’Abraham. Le vide stratégique que ce retrait laissera sera rempli : soit par un système perpétuant la fragmentation arabe sous des formes renouvelées, exploitant le contrôle des passages maritimes et l’asphyxie des puissances arabes potentielles comme instruments de dépendance durable ; soit par l’organisation volontariste et lucide d’une souveraineté collective dont les conditions de faisabilité sont aujourd’hui plus favorables qu’à aucun moment depuis 1973.

Mais une vérité que l’histoire impose doit être formulée sans détour: la souveraineté collective ne peut être construite sans démocratie interne. L’autoritarisme n’est pas seulement une injustice — c’est une vulnérabilité stratégique. En marginalisant les élites intellectuelles, en empêchant les compétences d’émerger et la culture de s’épanouir, les régimes autoritaires fabriquent précisément les conditions de leur propre dépendance envers les puissances étrangères, qui n’ont jamais cessé d’exploiter systématiquement cette marginalisation comme levier de déstabilisation et d’ingérence. La preuve nous a été mille fois donnée : ce sont les élites qu’on assassine en premier, parce qu’elles sont le système immunitaire des nations. Un monde arabe et musulman qui ne mobilise que 1 % de la recherche scientifique mondiale pour 25 % de la population mondiale ne souffre pas d’une incapacité civilisationnelle — il souffre d’un déficit démocratique qui stérilise ses propres forces vives et offre aux puissances extérieures les leviers de leur ingérence permanente.

Le risque d’une entente triangulaire — Washington, Moscou, Pékin — arbitrant l’ordre proche-oriental au détriment des peuples arabes et musulmans, comme à Yalta en 1945 ou à travers les accords Sykes-Picot en 1916, n’est pas hypothétique : il est la conséquence mécanique de l’absence d’organisation collective efficace et de démocratie interne. La recomposition est engagée. Son issue dépend de la capacité des peuples arabo-musulmans, et surtout de leurs élites, à transformer un potentiel considérable en puissance cinétique organisée — en construisant simultanément la souveraineté externe et la démocratie interne qui en sont les conditions indissociables.

Une élite ne vaut que par la qualité de la mission historique qu’elle assume.

*Cette contribution est dédiée à mon ami Youcef Sebti, poète, agronome et membre fondateur de l’association culturelle algérienne El Djahidhia, assassiné le 28 décembre 1993, à El Harrach (Alger).

Les opinions exprimées dans cet article engagent l’auteur et n’expriment pas nécessairement le point de vue de la rédaction.

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