Les deux scénarios de la guerre américano-israélienne contre l’Iran Par Mohand Biri

Cet article fait suite à « Faux drapeaux sur l’Iran », consacré aux opérations de manipulation et de désinformation menées par l’alliance américano-israélienne pour briser la réconciliation irano-saoudienne et isoler l’Iran de ses voisins. Le présent article aborde la face militaire et politique du même conflit : non plus les méthodes indirectes, mais la guerre elle-même — ses résultats, ses impasses, et les deux seuls horizons qu’elle ouvre encore.

Ali Larijani, l’une des voix les plus autorisées de la République islamique, a posé le problème avec une brutalité stratégique dont ses adversaires devraient mesurer la portée : l’Iran, a-t-il déclaré, peut tenir vingt ans dans ce conflit — soit la durée exacte de l’occupation américaine de l’Afghanistan. Les États-Unis y sont restés deux décennies, y ont englouti plus de deux mille milliards de dollars, perdu des milliers de soldats, et en sont repartis en laissant le pays aux Talibans qu’ils avaient entrepris d’éradiquer. Transposée au conflit actuel, cette perspective est absolument inconcevable pour l’Amérique de Trump — et cela quand bien même le conflit ne durerait encore que deux ou trois mois de plus.

L’alliance américano-israélienne avait assigné à ce conflit trois objectifs explicites : démanteler les infrastructures nucléaires, balistiques et de drones de l’Iran ; déstabiliser ou renverser le régime ; éliminer les mouvements alliés de Téhéran dans la région. Aucun de ces objectifs n’a été atteint. Les capacités balistiques iraniennes semblent, au demeurant, remarquablement intactes — comme le prouvent le rythme et la qualité des tirs observés lors du conflit de juin et dans le conflit en cours. La logique de la guerre, engagée sur la conviction qu’une campagne aérienne suffirait, a rencontré la réalité de la géographie iranienne, de sa profondeur stratégique et de l’asymétrie irréductible des motivations.

Cet article est divisé en deux parties, nettement distinctes mais totalement liées parce que logiquement solidaires. La première reconstitue les raisons structurelles de l’impasse : l’impossibilité d’une victoire sans intervention terrestre et l’impossibilité de cette intervention elle-même ; l’usure des stocks de munitions ; les pressions économiques et politiques intérieures américaines ; le soutien extérieur à l’Iran. La seconde confronte les deux seuls scénarios réalistes — cessez-le-feu négocié ou radicalisation militaire — en explorant leurs conséquences jusqu’aux termes les plus extrêmes, y compris celui que les partisans de la guerre refusent d’examiner : l’effondrement du régime, et ce qu’il produirait réellement.

* * *

Pourquoi cette guerre ne peut être gagnée par Washington et Tel Aviv 

Basil Liddell Hart, dont la pensée a modelé la doctrine militaire du XXe siècle, a formulé la règle avec une clarté qu’aucune expérience depuis n’a infirmée : aucune campagne aérienne, aussi intensive soit-elle, ne peut réduire un adversaire résolu sur son propre territoire sans que des forces terrestres ne le contraignent à défendre chaque mètre de ce territoire. La puissance aérienne désorganise, frappe, paralyse — mais elle ne contrôle pas. Or c’est le contrôle, et lui seul, qui impose la capitulation. John Warden, théoricien américain des frappes stratégiques, avait cru démontrer avec la première guerre du Golfe que cibler les centres de gravité du pouvoir ennemi — direction politique, infrastructures critiques, logistique — suffisait à provoquer l’effondrement. L’expérience ultérieure a montré la limite fatale de cette théorie : elle fonctionne si l’adversaire capitule après avoir été frappé. Si, au contraire, il encaisse et riposte, la campagne aérienne seule ne suffit pas. L’Iran encaisse depuis des décennies. Il riposte depuis le début du conflit en cours. Le modèle Warden ne s’applique pas.

Dans le cas de l’Iran, les limites de la puissance aérienne sont aggravées par la géographie. Avec 1,6 million de kilomètres carrés — le dix-septième État du monde par la superficie — et des installations militaires dispersées sur un terrain qui mêle massifs montagneux, déserts et profondeurs souterraines, l’Iran offre à la campagne de frappes une cible particulièrement résistante. Les sites nucléaires les plus critiques restent hors de portée des bombes bunker-buster dans leur configuration actuelle. Fordow, creusée à quatre-vingt mètres sous une montagne granitique, illustre une doctrine de hardening que Téhéran applique depuis trois décennies. Les arsenaux balistiques, pour une part significative mobiles et décentralisés, régénèrent leurs stocks à un rythme supérieur à celui que les frappes consument — le conflit en cours en offre la démonstration quotidienne.

L’option terrestre : évoquée, écartée, impossible

C’est dans ce contexte que l’option d’une intervention terrestre a été brièvement évoquée par Donald Trump lui-même, avant d’être rapidement écartée. Cet épisode mérite d’être examiné, même brièvement, car il révèle que la question a été posée — et que la réponse a été négative pour des raisons qui ne sont pas conjoncturelles.

L’Iran compte quatre-vingt-cinq millions d’habitants — quatre fois la population de l’Irak au moment de l’invasion de 2003. Son armée régulière, ses Gardiens de la Révolution et ses Bassidjis représentent un potentiel de mobilisation que les États-Unis n’ont affronté à aucun moment depuis la Corée. Le Zagros à l’ouest, l’Alborz au nord, les étendues du centre et du sud-est constituent des zones de défense en profondeur où une force d’invasion se transformerait rapidement en cible pour une guérilla dispersée, idéologiquement motivée et logistiquement insaisissable. La guerre d’Irak, contre un pays quatre fois plus petit, a coûté plus de deux mille milliards de dollars, des milliers de soldats tués, et s’est soldée par un résultat stratégique opposé à celui recherché. Transposés à l’Iran, ces chiffres donnent une mesure de ce que représenterait une opération terrestre : des dizaines de milliers de morts, des trillions de dollars, une occupation sans horizon. Liddell Hart rappelait que l’objectif d’une guerre est d’obtenir une meilleure paix. Une intervention terrestre en Iran produirait, dans le meilleur des cas, un chaos encore plus dangereux que le régime actuel — ce que le scénario de l’effondrement du régime, examiné dans la deuxième partie, illustre avec une précision qui devrait donner à réfléchir aux plus ardents partisans de la guerre.

Stocks, pétrole et Congrès : l’usure américaine

L’impasse militaire se double d’une impasse matérielle et politique. Sur le plan des munitions, la guerre contre l’Iran s’est greffée sur deux conflits simultanés — Ukraine et Gaza — pour créer une tension sans précédent sur les capacités industrielles américaines. Les intercepteurs antimissiles constituent le cas le plus critique : la production annuelle ne couvre pas les pertes au rythme actuel. L’asymétrie est structurelle — chaque intercepteur Arrow-3 coûte entre trois et quatre millions de dollars face à un drone Shahed iranien qui en coûte quelques milliers. Cette disproportion ne peut pas être corrigée dans un horizon de mois.

Sur le plan économique, la hausse des prix du pétrole — produite par les perturbations en mer Rouge et la menace permanente sur le détroit d’Ormuz — frappe directement le consommateur américain à la pompe. Trump avait fait de la maîtrise des prix de l’énergie l’argument central de sa campagne. Se retrouver dans la situation d’un président dont la politique étrangère aggrave les prix que sa politique intérieure était censée contenir constitue une contradiction politiquement explosive. Sur le plan institutionnel enfin, la War Powers Resolution impose un passage au Congrès pour poursuivre les opérations au-delà du seuil légal — un vote qui conditionne la poursuite de la guerre et préfigure le scrutin de mi-mandat de novembre. Une majorité républicaine étroite, fragilisée par des prix à la pompe en hausse et une guerre sans issue visible, est une majorité que quelques défections suffisent à mettre en difficulté.

L’axe de soutien à l’Iran : tactique, stratégie et arrière- pensées

La capacité iranienne à tenir dans la durée repose sur un axe de soutiens que le conflit a consolidés. Le soutien russe est réel et intéressé : chaque semaine de tensions dans le Golfe est une semaine de prix du pétrole élevés qui financent le budget de guerre de Moscou en Ukraine. Les transferts technologiques russo-iraniens ont enrichi les arsenaux des deux parties. La Corée du Nord contribue par des transferts de munitions dans un modèle symétrique à celui qu’elle pratique envers la Russie.

Le soutien le plus structurant est celui de la Chine. Pékin est le premier importateur de pétrole iranien, et les achats chinois représentent l’essentiel des exportations que les sanctions n’ont pas tari. Plus fondamentalement, un Iran écrasé par l’alliance américano-israélienne ouvrirait la voie à une domination américaine complète de la région — Golfe, Irak, Syrie reconstruite sous influence occidentale, Kurdistan pro-américain en verrou septentrional. Cette architecture placerait la Chine en dépendance totale pour son accès aux hydrocarbures, à quoi s’ajouterait une dépendance énergétique russe dans les ressources vénézuéliennes que Washington cherche à contrôler. La rencontre de l’Alaska entre Trump et Poutine a posé la question d’une stratégie de type Nixon inversé — rapprochement russo-américain pour isoler la Chine. Pékin a parfaitement identifié cette mécanique. Elle dispose de leviers considérables pour y répondre : quasi-monopole sur les terres rares indispensables aux industries de défense, détention massive de bons du Trésor américain, capacité à faire basculer des équilibres économiques globaux. Sa posture dans ce conflit est un calcul stratégique de long terme, non une solidarité idéologique.

Ces raisons structurelles de l’impasse — militaire, matérielle, économique, diplomatique — convergent toutes vers une même conclusion : la guerre ne peut pas être gagnée dans les conditions actuelles. Ce constat pose la question de sa fin, et des deux seuls scénarios entre lesquels les belligérants devront choisir — que nous examinons dans cette deuxième partie.

Deux scénarios, une seule issue 

La doctrine iranienne : frapper en permanence, tenir dans la durée

Avant d’examiner les scénarios, il faut comprendre la doctrine qui guide la conduite iranienne du conflit. La dernière intervention du Guide de la Révolution constitue un tournant opérationnel : les forces militaires sont désormais autorisées à prendre des initiatives sans en référer systématiquement à la direction politique, dans un cadre stratégique fixé en amont. Cette décentralisation tactique — couplée à une centralisation stratégique renforcée qui définit les seuils que l’initiative locale ne doit pas franchir — est un modèle éprouvé. Il combine la réactivité de la guerre irrégulière avec la discipline de la stratégie d’État, et il se traduit sur le terrain par l’utilisation de systèmes de drones et de missiles de générations récentes dont les performances ont surpris les défenses israéliennes et américaines — régénérés, contrairement à ce qu’espéraient les planificateurs de l’alliance, à un rythme que les frappes n’ont pas interrompu.

Scénario I : le cessez-le-feu — une porte qui se rétrécit

Le premier scénario — un cessez-le-feu négocié — est soutenu par des signaux convergents. Des informations officieuses relayées par des médias de référence font état d’une médiation active impliquant probablement Oman et probablement l’Algérie entre Washington et Téhéran. Ces deux États, si proches politiquement du reste, ont des profils complémentaires : Oman entretient depuis des décennies des canaux discrets entre les deux capitales. L’Algérie dispose d’une crédibilité particulière, fondée sur une tradition de non-ingérence rigoureuse et un rôle historique dans les médiations régionales — dont l’accord de 1981 qui permit la libération des otages américains en Iran constitue le précédent le plus éloquent.

Du côté américain, les conditions objectives d’une sortie existent. Trump est un négociateur de nature. L’arrêt du conflit lui permettrait de revendiquer une victoire diplomatique, de faire baisser les prix à la pompe, de soulager la pression sur les stocks et d’aborder le vote de mi-mandat sur un terrain économique favorable. Pour Téhéran, un cessez-le-feu négocié préserve l’essentiel — programme nucléaire, structure politique du régime, alliances régionales — tout en retirant à l’adversaire la pression des opérations militaires. L’obstacle principal n’est ni à Téhéran ni à Washington : il est à Tel-Aviv. Le gouvernement Netanyahu, dont la survie politique est liée à la poursuite de la guerre, présenterait toute sortie négociée qui n’aurait pas détruit le programme nucléaire iranien comme une trahison américaine. La fenêtre de ce scénario se rétrécit à mesure que les frappes franchissent de nouveaux seuils : chaque escalade crée des faits militaires qui rendent la désescalade plus coûteuse politiquement.

Scénario II : la radicalisation — et ses limites 

Le second scénario — la radicalisation — est celui que Tel-Aviv pousse avec le plus de détermination. Il repose sur la logique du tout ou rien : puisque les méthodes conventionnelles n’ont pas atteint les objectifs, il faut franchir des seuils inédits. Les plus hautes autorités iraniennes n’ont pas exclu que certaines munitions utilisées lors de frappes récentes contiennent des agents chimiques ou à l’uranium appauvri, selon le modèle documenté à Fallouja — où des contaminations durables ont été attestées par une augmentation spectaculaire des cancers et des malformations congénitales dans la population irakienne. Si cette accusation était établie dans le conflit actuel, Téhéran disposerait de la légitimité d’une réponse sortant du cadre conventionnel.

La riposte iranienne que les autorités de Téhéran ont publiquement évoquée porte sur des cibles israéliennes précises. En matière de raffineries et d’infrastructures énergétiques, il convient d’être précis : les frappes éventuelles concerneraient exclusivement les installations israéliennes — et non celles des Émirats, du Qatar ou de l’Arabie Saoudite, dont dépend notamment l’approvisionnement énergétique chinois. Frapper ces installations du Golfe arabe serait pour l’Iran se priver du soutien de son allié le plus important, dont la posture dans ce conflit est précisément conditionnée à la continuité de son accès à ces ressources. La cible israélienne est donc la seule cohérente avec la logique de coalition qui structure ce conflit. La centrale nucléaire de Dimona — site présumé de la production d’armements nucléaires israéliens — constitue l’autre cible évoquée. Une frappe réussie ne provoquerait pas nécessairement une explosion, mais créerait une dispersion radioactive aux conséquences catastrophiques pour la population israélienne et les pays voisins sur plusieurs générations. C’est la dissuasion par symétrie : vous frappez notre programme nucléaire avec des munitions non conventionnelles, nous frappons le vôtre.

Le scénario de l’effondrement du régime : les non-dits 

Les partisans les plus déterminés de la guerre présentent l’effondrement du régime comme l’issue souhaitable. Ce scénario mérite d’être examiné dans toute sa réalité, car ses conséquences sont précisément l’opposé de ce que ses promoteurs escomptent. La chute de Kadhafi en Libye fournit le cadre de référence : elle n’a pas produit un État démocratique, mais un territoire disloqué en factions rivales, une guerre civile permanente et — fait décisif pour notre propos — une dispersion incontrôlée d’arsenaux militaires à travers l’Afrique du Nord et le Sahel dont les effets déstabilisateurs se font encore sentir. Or l’Iran n’est pas la Libye. Ses arsenaux sont incomparablement plus vastes et plus sophistiqués. Ses compétences techniques et opérationnelles — des milliers d’ingénieurs et techniciens militaires formés pendant des décennies à la production et à l’emploi de systèmes balistiques, de drones avancés, de technologies de guerre électronique et de matériaux nucléaires partiellement enrichis — sont sans commune mesure avec ce que la Libye possédait. Un Iran en guerre civile disperserait dans l’ensemble de la région, et probablement au-delà, un arsenal d’une sophistication et d’une quantité qui dépassent tout ce que le Moyen-Orient a connu. Les factions les mieux organisées — pas nécessairement les plus modérées — en récupéreraient les éléments les plus critiques.

En d’autres termes, le scénario que Tel-Aviv présente comme la victoire finale est en réalité le scénario de la catastrophe régionale la plus probable. Un Iran stable, même hostile, contrôlé par un régime qui a intérêt au maintien d’une forme d’ordre, est infiniment préférable à un Iran effondré dont les capacités militaires se disséminaient sans contrôle d’État. C’est une vérité que les décideurs israéliens connaissent — et que certains d’entre eux choisissent d’ignorer parce que leur horizon politique ne dépasse pas la prochaine échéance électorale.

Le temps et Washington 

L’issue de ce conflit dépend de la conjonction de quatre facteurs : les niveaux de stocks de munitions, l’évolution du moral et de la cohésion politico-militaire des deux côtés, les répercussions économiques de la hausse des hydrocarbures, et — peut-être de manière décisive — la capacité de l’Iran et de ses médiateurs probables à offrir à Washington une porte de sortie réaliste et politiquement vendable. La tâche de cette médiation n’est pas de proposer une paix : c’est de construire les conditions dans lesquelles Trump peut accepter un arrêt du conflit sans se percevoir comme le perdant. L’arrêt des hostilités doit pouvoir être présenté à l’opinion américaine comme une décision de puissance. L’histoire fournit des modèles — Nixon et le Vietnam, Reagan et les otages —, mais ils supposent tous que le locataire de la Maison-Blanche accepte de regarder la réalité en face avant qu’il soit trop tard.

La réalité en face est celle-ci : l’Iran n’a pas été détruit. Il ne le sera pas dans les conditions actuelles. Il a des alliés qui ont des intérêts stratégiques majeurs à sa résistance. Il a une doctrine militaire adaptée à la guerre longue et des capacités balistiques que le conflit, loin d’avoir érodées, a démontrées. La variable israélienne reste la plus imprévisible, parce que la moins rationnelle dans ses ressorts actuels : un gouvernement dont la survie est liée à la guerre ne peut pas vouloir sincèrement la paix. Mais si la radicalisation franchit les seuils que Téhéran a définis — armements non conventionnels, cibles vitales —, la riposte sur Dimona ou sur les infrastructures israéliennes n’aura plus rien de théorique. Et à ce stade, la question ne sera plus de savoir qui gagne. Elle sera de savoir comment tout le monde survit à ce qu’on aura déclenché.

Les opinions exprimées dans cet article engagent l’auteur et n’expriment pas nécessairement le point de vue de la rédaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.