Mohamed Tahar Bensaada décrypte les derniers développements survenus au Mali

05.05.2026. Les derniers développements sur la scène malienne après l’offensive coordonnée des séparatistes du FLA et des djihadistes du JNIM du 25 avril dans le nord et le centre du pays ont plongé ce dernier dans une crise majeure qui risque de porter atteinte à son unité et à son intégrité mais dont les conséquences sur la sous-région du Sahel-Sahara ne sont pas moins graves. Mohamed Tahar Bensaada qui dirige à Bruxelles l’Institut Frantz Fanon revient ici sur ces développements et tire la sonnette d’alarme.

Quelle lecture faites-vous des derniers développements survenus sur la scène malienne depuis l’attaque coordonnée des séparatistes du FLA et des Djihadistes du JNIM contre les Forces armées maliennes et leurs alliés de l’Africa Corps du 25 avril dernier ?

L’attaque coordonnée à laquelle vous faites référence qui a vu la participation de quelques 12 000 combattants motorisés et armés a nécessité des moyens de renseignement, de logistique et de préparation tactique qu’il est difficile pour le FLA et le JNIM de réunir sans l’aide d’une partie tierce. C’est dire que la situation ouverte par l’option aventuriste du tout sécuritaire et la décision de la junte malienne de sortir unilatéralement des Accords d’Alger a permis à des acteurs extérieurs de transformer le Mali en un théâtre d’opérations pour une guerre par procuration dans laquelle le Mali n’a aucun intérêt. L’intervention étrangère n’est pas la cause de la crise malienne, elle est plutôt une conséquence de la déliquescence de l’Etat-nation malien qui n’a pas su réaliser une intégration nationale véritable sur la base d’un règlement inclusif de la crise politico-sécuritaire endémique qu’il n’a cessé de traîner depuis son accession à l’indépendance. L’ethno-nationalisme, surtout quand il sert de paravent à une politique d’exclusion xénophobe de certaines composantes nationales stigmatisées et marginalisées et à des pratiques claniques et prédatrices avec la complicité de parties étrangères dont la seule motivation reste le pillage de l’or, n’a jamais fait et ne fera jamais un Etat-nation moderne. Le « souverainisme » invoqué à tort par la junte malienne n’a pas permis de sortir de la dépendance structurelle dont souffre de nombreux Etats de la région. Il ne suffit pas de remplacer la présence française par d’autres forces étrangères pour prétendre à une quelconque souveraineté nationale si les mécanismes qui président aux rapports entre le Mali et ses nouveaux partenaires étrangers rentent inchangés.

Quelles sont les forces étrangères dont la présence sur le terrain contribue à envenimer la crise malienne ?

La junte malienne a pointé le doigt vers des parties étrangères qu’elle n’a pas pris le soin de nommer. Il suffit de lire les médias maliens à la solde de la junte pour connaître les parties ainsi désignées : les pays voisins (Algérie, Mauritanie) et deux puissances étrangères hors Afrique : la France et l’Ukraine. Il y a sans doute du vrai dans la propagande malienne. Les services français et ukrainiens pour des raisons différentes ont intérêt à intervenir au Mali : la France cherche à récupérer ses positions perdues dans la région, l’Ukraine cherche à contrer l’influence russe dans le Sahel et en Afrique plus généralement. En revanche, même si elles ont des problèmes avec la junte malienne, je vois mal l’Algérie et la Mauritanie intervenir directement sur le terrain au profit d’organisations qui menacent par ailleurs leur propre sécurité nationale. Tout ce qu’on peut imaginer c’est que ces deux derniers acteurs laissent la junte malienne et ses alliés se débrouiller avec leurs adversaires armés dans le but de la forcer à admettre le retour aux négociations, du moins avec le organisations affiliées au FLA.

En revanche, ce que les autorités maliennes occultent c’est le jeu trouble et discret joué par les Américains et les Marocains. En effet, le résultat le plus spectaculaire de l’attaque du 25 avril fut l’élimination du ministre de la défense, Sadio Camara au moyen d’un attentat kamikaze. Or, ce personnage n’est pas n’importe qui. C’est le principal architecte du rapprochement avec la Russie et qui passe pour être l’homme des Russes au sein du pouvoir malien. Or, durant ces dernières semaines, la junte malienne a repris la coopérations sécuritaire avec l’armée américaine, aidée sans doute par ses alliés turcs qui sont présents militairement au Mali. Quels que soient les exécutants, l’élimination de Sadio Camara sert objectivement les intérêts des Américains et des Turcs. Le jeu des Marocains au Mali est sans doute double : d’une part, ils sous-traitent au profit des Américains, des Israéliens et des Emiratis dans la région et, d’autre part, leurs services ont gardé des liens aussi bien avec certains séparatistes du FLA et des djihadistes du JNIM qui ont reconnu la « marocanité » du Sahara occidental.

Comment analysez-vous la position de l’Algérie à l’égard des derniers développements au Mali étant entendu qu’ils pourraient avoir un impact direct sur la sécurité nationale algérienne ?

Monsieur Attaf a exposé clairement la position diplomatique algérienne dans un communiqué officiel qui repose sur deux points axiaux : attachement à l’unité et à l’intégrité nationales du Mali et condamnation de toutes les formes de violence et de terrorisme. C’est une positon juste qui est en symbiose avec la ligne diplomatique constante de l’Algérie qui refuse le recours à la violence et préfère le règlement pacifique des différends intra ou inter-étatiques notamment en Afrique. Cependant, au regard de la gravité de la crise malienne et de son impact direct sur la sécurité nationale, cette position reste trop générale et souffre d’une faiblesse cruelle en matière de communication. Certes, les parties hostiles à l’Algérie au sein du pouvoir malien accusent à tort l’Algérie de soutenir les organisations séparatistes et djihadistes et accusent aussi l’Algérie d’ingérence quand elle critique leur sortie des Accords d’Alger. Ces deux questions méritent d’être reprises séparément.

Pour la première question, le caractère mensonger de la propagande malienne ne fait aucun doute et pourtant les accusations contre l’Algérie sont relayées par de nombreuses voix, y compris dans certains milieux pan-africanistes. La communication algérienne est ici en partie responsable. Objectivement, l’Etat algérien n’a aucun intérêt à soutenir ni le FLA ni le JNIM parce que tous les deux menacent d’une manière ou une autre la sécurité nationale algérienne et tous les deux ont des liens avérés avec des officines étrangères hostiles à l’Algérie. Pour les terroristes du JNIM les choses sont claires. La même chose devrait l’être pour les séparatistes du FLA. En effet, s’ils arrivaient à réaliser la partition du Mali et à créer un Etat Azawad indépendant, les séparatistes du FLA ne tarderaient pas à revendiquer une partie du territoire algérien. Rappelons-nous qu’il y a quelques années, avant la rupture des Accords d’Alger, un représentant du FLA a déclaré publiquement sur une chaîne israélienne qu’ils n’hésiteraient pas à prendre les armes contre l’Etat algérien si ce dernier les empêchait de reprendre la lutte armée au Mali. Malheureusement, la faiblesse de la communication algérienne, ajoutée au fait que certains médias algérois ne cachent pas leur sympathie pour le FLA, donnent du grain à moudre aux adversaires de l’Algérie dans le Sahel.

Pour la seconde question, la réponse est plus complexe. La sortie des Accords d’Alger a sans doute compliqué la situation au lieu de la résoudre. L’option du tout sécuritaire adossée à l’appel à l’intervention étrangère russe et turque n’a pas visiblement donné le résultat escompté par la junte malienne. L’Algérie a le droit d’exprimer sa préoccupation dans la mesure où la complication de la crise a des incidences directes sur sa propre sécurité nationale. L’Algérie partage avec le Mali une frontière de1300 kilomètres et abrite sur son territoires des populations touarègues qui se sentent solidaires avec leurs frères du nord Mali. Mais quelle que soit le caractère erroné de l’option choisie par le pouvoir malien, elle reste une option malienne souveraine que seul le peuple malien a le droit de remettre en question s’il y voit un danger pour l’intégrité et l’unité de son pays.

L’échec des Accords d’Alger n’a pas commencé le jour où le junte malienne l’a rompu. La responsabilité de cet échec incombe à tous les Maliens, y compris les organisations affiliées au FLA qui n’ont pas toujours agi de bonne foi avec le pouvoir central, quels que soient par ailleurs les griefs qu’on pourrait avoir à son égard. L’Algérie ne doit pas donner l’impression qu’elle soutient une partie contre une autre et cette équidistance entre les protagonistes doit être claire à tous les niveaux : diplomatique, politique et communicationnel.

Mais le plus important est que les Algériens doivent comprendre que la nature a horreur du vide. Ils ne doivent pas dénoncer la présence des autres qui sont là pour leurs intérêts quand eux-mêmes brillent par leur absence. La présence algérienne dans la sous-région du Sahel-Sahara est tout simplement vitale pour la sécurité nationale. Cette présence doit être multiforme : diplomatique, politique, économique, sociale, culturelle et humanitaire. L’Algérie qui s’interdit de faire intervenir son armée en dehors de son territoire national a raison de craindre l’enlisement dans un conflit extérieur aussi complexe. Mais entre une intervention militaire directe aux conséquences dangereuses et la politique de la chaise vide, il y a un monde. L’Algérie aurait pu actionner son levier diplomatique pour encourager une intervention africaine sous la bannière de l’UA et dont les missions doivent être rigoureusement délimitées dans le respect de la souveraineté malienne.

Au-delà des questions relevant du Hard Power sécuritaire et militaire, il y a les autres niveaux d’intervention qui relèvent du Soft Power. Au regard des enjeux géostratégiques régionaux, il n’est pas normal que le Croissant rouge algérien ne soit pas la plus grosse ONG dans cette sous-région. Il n’est pas normal que l’Agence Algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement, créée en 2020, reste jusqu’à nos jours aussi discrète dans une région aussi vitale pour la sécurité nationale malgré les moyens mis à sa disposition par l’Etat algérien. Mais pour relever les défis posés au Sahel comme pour faire face aux défis qui se posent à l’intérieur du pays en matière de développement, il est grand temps que l’Etat algérien se décide à lancer le grand chantier de la construction d’un écosystème administratif, politique et économique fondé sur l’intelligence et le travail en vue de mettre les compétences nationales, aujourd’hui marginalisées par une système bureaucratique et clanique étouffant, au servir d’une Algérie nouvelle qui soit à la hauteur de sa géographie et de son histoire.

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