Mohamed Tahar Bensaada décrypte les enjeux de la guerre contre l’Iran
10.03.2026. L’issue de la guerre en cours entre les Etats-Unis et Israël d’un côté et l’Iran de l’autre risque de changer radicalement la carte géopolitique du Moyen Orient avec des répercussions dans d’autres régions du monde et notamment en Afrique du Nord. Mohamed Tahar Bensaada qui dirige l’Institut Frantz Fanon pour la paix et le développement durable (Bruxelles), revient ici sur les enjeux stratégiques de conflit décisif.
Pour commencer comment expliquer le déclenchement de cette guerre à ce moment précis et quels en sont les enjeux stratégiques ?
Comme tout évènement historique majeur, la guerre en cours entre les Etats-Unis et Israël d’un côté et l’Iran de l’autre a des causes profondes et des causes plus immédiates. La guerre de l’empire contre l’Iran n’a pas commencé le 28 février dernier. Elle n’a jamais cessé depuis la Révolution islamique en Iran en 1979. L’empire ne peut s’accommoder d’une république qui n’a jamais caché ses ambitions : libération nationale, renaissance civilisationnelle, développement, nouvelle insertion dans la division internationale du travail. Or, ces ambitions ne peuvent qu’entrer, à un moment ou un autre, avec les tendances dominatrices et hégémoniques de l’Empire.
La guerre déclenchée par l’Irak contre l’Iran en 1980 et qui duré huit ans, la stratégie du « dual containment » qui a suivi la seconde guerre du Golfe et enfin le retournement contre l’Iran une fois l’Irak détruit, ce sont autant d’actes d’une même pièce. La guerre hybride menée contre l’Iran depuis plusieurs années à coup d’embargo, de sabotage économique, d’assassinats de scientifiques, de tentatives de désinformation et de déstabilisation était censée affaiblir le pays pour provoquer un changement de régime. Devant l’échec de la guerre hybride, l’Empire est passé au plan B, c’est-à-dire la guerre ouverte.
Pourquoi maintenant ? La guerre actuelle s’inscrit dans la continuité de la guerre des 12 jours qui a eu lieu en juin dernier durant laquelle Israël n’a pas réussi à entraîner son allié américain de manière conséquente. Netanyahu semble avoir mieux réussi cette fois-ci. Son vieux rêve de se débarrasser du régime iranien a rencontré le calcul stratégique américain qui consiste à donner une plus grande chance au « Conseil de la paix » de Trump par lequel ce dernier veut asseoir sa « pax americana » en vue de redessiner la carte du Moyen Orient.
Au dixième jour de la guerre, quelles sont les perspectives qui semblent se dessiner aussi bien sur le plan militaire que sur le plan diplomatique ?
Sur le plan militaire, malgré un rapport de forces militaires qui est indiscutablement en faveur de la coalition israélo-américaine, les agresseurs n’ont atteint aucun des objectifs escomptés : effondrement rapide du régime, destruction des infrastructures nucléaires, neutralisation des capacités balistiques. Au dixième jour de la guerre, l’Iran semble avoir gardé intacte une capacité à frapper la profondeur de l’Etat d’Israël ainsi que les objectifs militaires américains dans la région. La principale chose à retenir sur le plan militaire au dixième jour du conflit est que l’Iran n’a pas encore utilisé sa dernière carte, à savoir mettre le feu aux poudres dans toute la région, ce qui tend à montrer que l’Iran ne se sent pas pour le moment en danger existentiel.
Sur le plan diplomatique, l’Iran est en train de réussir deux jolis coups : le premier consiste dans le découplage des alliés américain et israélien qui n’ont pas les mêmes intérêts stratégiques dans cette guerre. Si pour Israël, la guerre contre la république islamique d’Iran revêt un caractère quasi-existentiel, pour les Etats-Unis, en revanche, on ne peut pas dire que l’Iran constitue une menace stratégique dans la mesure où il existe une marge de négociations susceptible de garantir les intérêts des deux parties dans un nouvel ordre régional dont les contours seront définis par les rapports de forces qui se dégageront au lendemain d’une guerre à l’issue encore incertaine. Le second élément engrangé par l’Iran est représenté par l’évolution positive de la position des pays arabes de la région, y compris les pays du Golfe, qui refusent – du moins jusqu’à maintenant- de se laisser entraîner dans la guerre de Trump et Netanyahu contre l’Iran.
Quelle lecture peut-on faire de cette guerre du point de vue algérien et que peut-on dire au sujet de la position algérienne ?
La guerre d’agression israélo-américaine contre l’Iran en violation du droit international ne peut qu’interpeler un pays aussi jalousement attaché à son indépendance et à sa souveraineté nationale comme l’Algérie. Cette guerre s’inscrit dans un cycle qui ne devrait malheureusement pas s’arrêter si aucune force ne venait le stopper, au moins pour un temps. Après avoir détruit l’Irak, la Lybie et la Syrie, le tour de l’Iran est arrivé. Si par malheur, l’opération réussit, pourquoi, ils s’arrêteraient ? A qui sera le tour ? La Turquie ? Le Pakistan ? L’Arabie saoudite ? L’Egypte ?
Certes, nous sommes relativement loin de l’épicentre du Moyen Orient mais la coopération militaire croissante entre Israël et le Maroc devrait inquiéter l’Algérie au plus haut point. Gouverner c’est prévoir. C’est dès aujourd’hui que l’Algérie doit se prémunir contre tous les risques éventuels en jetant les bases d’un système de dissuasion nationale apte à contrer toute sortes de menaces. Pour cela, l’expérience d’un pays comme l’Iran – qui a su avant tout compter sur ses ressources nationales tout en profitant des fenêtres de coopération internationale disponibles – s’avère très précieuse.
L’expérience iranienne montre que le développement scientifique et technologique est le principal garant d’une défense nationale crédible. Mais l’enjeu est loin de se résumer à une simple question technique comme le pensent certains en Algérie. La question est éminemment politique. Il n’y aura pas de révolution technologique et par conséquent industrielle sans rupture avec le système bureaucratique et rentier, ce qui suppose dans le cas de l’Algérie une véritable révolution culturelle pour ouvrir la voie à une nouvelle reproduction sociale basée sur le travail et l’intelligence.
Sur le plan diplomatique, par la voix du ministère des affaires étrangères, l’Algérie a exprimé sa préoccupation quant aux risques d’extension du conflit qui pourrait menacer la sécurité et la stabilité de la région. Même si ce n’est pas explicitement exprimé, l’Algérie condamne de fait le recours à la guerre, ce qui correspond aux positions constantes de la diplomatie algérienne en faveur du règlement pacifique des différends internationaux et du respect de l’indépendance et de la souveraineté des Etats.
La prudence qui marque les positions diplomatiques de l’Algérie face à ce conflit est à mettre également en rapport avec l’incertitude qui caractérise les derniers développements survenus dans la région aussi bien au Proche Orient qu’au Maghreb. En choisissant de faire profil bas – du moins en apparence – la diplomatie algérienne qui se réserve le droit d’agir plus discrètement pour plus d’efficacité se conduit selon des choix stratégiques dictés par une appréciation réaliste de l’évolution de la scène internationale et régionale.
Face aux incertitudes qui risquent d’influer gravement sur l’indépendance des Etats, et sans tourner le dos à ses engagements régionaux en faveur de la paix et du développement, l’Algérie a choisi de se consacrer avant tout à réunir les facteurs réels de souveraineté que sont la sécurité alimentaire, la sécurité énergétique et la sécurité sanitaire et qui demandent des investissements colossaux dans les infrastructures, la réindustrialisation et la numérisation comme gages en vue d’occuper de nouvelles positions dans la division régionale et internationale du travail : acier, engrais, électricité verte, hydrogène, etc.
Il reste maintenant à se donner les moyens, tous les moyens, de cette réorientation stratégique qui ne saurait faire l’impasse sur la mobilisation des énergies et des compétences qui sommeillent au sein de la jeunesse et qui sont aujourd’hui bridées par la bureaucratie, la médiocratie, le népotisme et le clientélisme. qui continuent de sévir à tous les niveaux de l’Etat algérien.